C’est arrivé dans le Rer. Sans crier gare. Longeant le quai des gares. Mêlé à la foule parisienne qui s’écoule, je contemplais le paysage urbain qui défilait derrière la vitre, les pensées portées vers de curieux horizons, vers d’étranges idées fixes. Je percevais le rythme régulier des respirations entrelacées, les haleines chaudes déversées dans l’air moite et se répondant en un curieux contrepoint, la contexture poreuse du silence scellant les existences solitaires et ordinaires. C’était en été. Un été fade et flasque, au ciel bleu terni de nuages.
Je ne sais pas comment c’est arrivé. Je sais juste qu’à un moment, j’ai senti un poids derrière mon dos. Juste en-dessous de mes deux omoplates. Comme si deux pointes se pressaient contre moi, me poussaient. Une sensation nettement physique, indiscutablement réelle. Je me suis retourné, croyant qu’un usager, balloté par le tangage de la rame, avait perdu l’équilibre et s’était rattrapé à moi. J’étais près à recevoir son mot d’excuse dispensé en chuchotis, à voir sa mine contrite, son regard fuyant. Mais il n’y avait personne derrière moi. Et pourtant, cette sensation de pression ne me quittait pas. Quelque chose s’appuyait contre moi. C’était une certitude absolue que m’imposait mon corps, mon cerveau, mes sens.
Je me retournais pour contempler mon reflet réfracté dans la vitre. Superposition étrange de l’image organique de mon corps et des lieux minéraux et mobiles, qui s’effacent dans la vitesse du train : je m’intègre aux constructions, aux bâtiments de béton, aux habitats insalubres, aux façades fissurées de lézardes. Je suis une partie de la ville. Je tente de capturer l’objet de mon malaise. En esprit, je visualise deux bouts de bois calés contre le bas de mes épaules. Mais dans la réalité, je ne perçois rien. Je me reconnais, intègre, dans l’image que me renvoie fidèlement la vitre. Et l’impression demeure. La panique me saisit. Je me vois secouer la tête, un petit sourire nerveux accroché aux bords des lèvres. Un type assis sur un siège, plongé dans la lecture de son journal, redresse la tête, et me fixe d’un curieux regard insistant, comme s’il devinait la source de mon embarras. Comme s’il voyait l’improbable excroissance greffée à mon corps. Je commence à transpirer. J’essaye de me contenir. De garder mon calme. De me rassurer : mon imagination me joue des tours, assurément. Ma perception doit être altérée par mon manque de sommeil, par la chaleur de cet après-midi d’été, par les filets d’idées nauséabonds qui serpentent dans mon esprit. Je suis pris par l’envie subite de me gratter le dos. De porter une main précisément en dessous de mes épaules, à l’endroit où le poids fait nettement sailli pour contrecarrer aussitôt mon angoisse et la tourner en ridicule. Mais une objection s’interpose et réfrène mon initiative : et si ma main rencontrait quelque chose ? Comment réagirais-je ? Je sens la folie, toute proche, palpiter à mesure que les battements de mon cœur s’accélèrent, que ma tension monte d’un cran. Une folie vertigineuse, qui s’ouvre devant moi à la manière d’un gouffre enténébré dont il est impossible de sonder le fond. Et je n’ai qu’une seule certitude : si j’y plonge, je n’en remonterai pas. Alors j’attends. Je patiente. J’essaye de focaliser mes pensées sur un point de fuite salvateur, de détourner mon attention de cette insistance physique devenue une obsession. Je pense à la soirée approchant, aux diverses activités dont je vais la remplir, à mes travaux en cours, aux amis qui égayent ma vie. Mais rien n’y fait. Je ne parviens pas à refouler cette peur primale, oppressante. Je repense à Kafka et sa Métamorphose. Suis-je moi aussi en train de me transformer ? Cela est-il seulement possible ?
Le Rer arrive à destination. Les portes coulissantes glissent sur leur base, s’escamotant dans un chuintement plastique. La rame déverse sa cargaison empêtrée d’anonymes à la dérive. Je marche précipitamment vers la sortie de la station, comme si j’étais poursuivi. Poursuivi par la folie. La chose dans mon dos ne me lâche pas. Je sais désormais qu’elle est réelle. Mais mes yeux refusent de la voir. Mon esprit fait barrière, refusant de l’affronter. Car l’accepter, ce serait obliger ma raison à reconfigurer intégralement le réel, à voir s’effondrer des certitudes profondément enracinées, à rompre les dernières amarres qui me rattachent à l’humanité. Les gens qui m’entourent me dévisagent obligeamment avec un mélange de curiosité et de commisération fatalement marginalisant. D’autres m’observent avec la marque de l’effroi ou de la stupeur imprimée sur leurs traits. Dans le fond de leur regard, je ne me reconnais plus. Je réalise brusquement que je suis déjà un autre.
Je me mets à courir. Mes mouvements ne m’appartiennent plus. Je voudrais arracher ce corps étranger qui me pousse dans le dos, mais je n’arrive pas à le saisir.
Je suis devenu un corps étranger.
Il court dans les allées du parc. Il hurle comme un damné. Il a arraché son tee-shirt, et tente désespérément, dans une série de moulinets des bras, de toucher ce mince quart de peau situé dans le dos, mais que les mains, par une absurdité de la physionomie humaine, ne peuvent atteindre.
Derniers Commentaires