Fabrice Colin - A vos souhaits
J’avoue. Je n’avais, jusqu’à ce présent roman, jamais abordé l’œuvre de Fabrice Colin, pourtant déjà conséquente en dépit de son « jeune âge » d’écrivain (ben oui… 40 ans, pour un écrivain, c’est jeune à ce qu’il paraît…). Avant d’entamer le post-apo et prometteur La fin du monde en jeunesse, je me suis dit, bien logiquement, qu’il était peut-être temps de me mettre à la page. Détour chez Gibert pour piocher. Et donc, voici le premier bouquin qui me tombe sous la main. Un zeste de fantasy barrée dans un monde de brutes…
L’action du roman prend place dans une cité imaginaire crépusculaire et victorienne : Newdon. Ici, nains, elfes, humains, mais aussi gobelins, ogres et morts vivants vivent en collectivité sous l’égide d’une monarchie constitutionnelle où le parlement tenu par une frange très conservatrice se partage le pouvoir avec la couronne portée par une reine…tout en rondeurs. Particularités de la ville : il y pleut en continu et il y fait le plus souvent nuit. John Vincent Moon, notre héros, est entraîneur sportif d’un jeu tout à fait en vogue : le Quartek (du rugby sans le ballon et en plus violent). Malheureusement pour lui, il ne possède en la matière pas le moindre talent, ce qui a pour fâcheuse conséquence de reléguer son équipe en dernière place de la ligue, et même, de la menacer d’être rétrogradée… De manière générale, John Vincent Moon, alliant une maladresse pathologique à une naïveté confondante, est un type raté. La disparition récente de sa petite amie l’a laissé dans des affres de tristesses dont il a le plus grand mal à se tirer, et les échecs successifs qui s’acharnent sur sa carrière autant que sur son insignifiante existence ne l’incitent qu’à une seule chose : tenter de mettre fin à ses jours. Oui mais voilà… Il semblerait que même la Mort ne veuille pas de lui ; comme la « Magie » ne semble pas vouloir de son loquace ami elfe : Vaughan, qui culmine miraculeusement dans les échecs à ses examens de magicien ; comme la « Nature » se refuse à habiter le corps de Gloïn MacCough, son troisième compagnon, nain robuste à la barbe rousse. Néanmoins, c’est sur ce trio de fortune que la ville va devoir compter pour faire face à la menace qui guette… Car le Diable, mis sous clefs depuis des millénaires, a été de nouveau invoqué par le perfide baron Mordayken, patron des mort-vivants. Et ses pensées ne sont pas vraiment à la joie et la bonne humeur. Heureusement, la Mort, dans sa grande mansuétude, viendra donner au trio claudiquant un coup de main bienvenu… Et de cette confrontation aussi improbable qu’explosive, le visage de Newdon s’en verra à jamais changé. Pour le meilleur, comme pour le pire…
Le décor est donc planté : Fabrice Colin opte ici pour une fantasy joyeusement loufoque, où les personnages, armés de maladresses, portés sur la boisson, bref, cumulant les défauts les plus criants de leur espèce, incarnent les parfaits anti-héros d’une aventure qui a tendance à échapper aux mains mêmes de son créateur… Le roman est ainsi peuplé de personnages complètement décalés (j’ai personnellement adoré le coup du garde de la reine, virile et sportif, mais aux orientations sexuelles très…ouvertes ; ou encore l’énorme reine plantureuse et adipeuse qui évoque irrésistiblement la méchante reine d’Alice au Pays des Merveilles…) auxquels il n’est pas bien difficile de s’attacher. Bien entendu, Fabrice Colin pioche à tous les râteliers… Impossible en effet de ne pas voir au détour d’une situation particulièrement biscornue l’ombre d’un Douglas Adams (pas forcément pour son œuvre science-fictive du guide galactique d’ailleurs, mais plutôt pour ses excursions tout aussi hilarantes dans le policier bancal : Un cheval dans la salle de bain), d’un Neil Gaiman (pour l’univers sombrement merveilleux qu’il déploie notamment dans Neverwhere), d’un Terry Pratchett, et même de la rencontre de ces deux énergumènes (De bons présages), en clair, de toutes cette clique d’écrivains joyeusement farfelus, pétulant du bonnet, et qui s’est adonnée avec une truculence jouissive au plaisir d’ouvrir tout grand le robinet de leur imagination. On pense aussi à des références cinématographiques : Tim Burton, pour certains passages un peu glauques, voire franchement saignants, ainsi que la Famille Adams, œuvres auxquelles la tonalité générale du roman (loufoque par son action, mais sombre, presque oppressante, par son décor) rend un bel hommage. Vous l’aurez compris, dans A vos souhaits, l’absurde est de mise, mais souvent cultivé avec un talent indéniable et un effet de surprise qui fait mouche (le coup de la gnome servante sous la guillotine est un petit moment d’anthologie…). Le roman est aussi parsemé de bonnes idées, et l’intrigue (menée tambour battant) possède un fil conducteur qui se révèle d’une redoutable efficacité et a le mérité de tenir le lecteur en haleine : qui est le marionnettiste ? Quel est le rôle du démiurge ? Non content de nous assurer un agréable moment d’évasion, Fabrice Colin mâtine son texte d’une interrogation pertinente sur le rôle du créateur en général, et de l’écrivain en particulier… Car si vous ne le saviez pas encore : tous les écrivains sont des Dieux… Thématique qui m’a fortement fait penser, comme en lointain écho, au dernier et excellentissime roman d’Umberto Ongaro que VOUS DEVEZ (c’est un ordre) avoir lu. Pour finir, le ton de l’ensemble, bien que décontracté, n’est pas sans être servi par une plume fluide et très agréable… Les dialogues, parfois un peu faciles ou généreusement portés sur le vulgaire, restent pourtant la plupart du temps aussi savoureux que croustillants.
Cocktail pétaradant, détonant de situations rocambolesques et d’anti-héros mahousse-costauds, A vos souhaits se révèle une excursion réussie de Fabrice Colin dans le registre très en vogue de la fantasy bien barrée. Sans d’autres perspectives que celle de proposer à ses lecteurs l’évasion totale, immédiate, le roman rempli parfaitement sa condition et promet aux plus grand nombre un voyage aussi immersif qu’euphorisant… Mon cerveau gauche en redemande.