Tranche de Vie 1
J’étais assis à la terrasse d’un café. L’hiver étendait sur le ciel son manteau pommelé de gris nuages. Un froid vif mordait les joues des passants furtifs coulant sur les trottoirs des avenues. Paris allumait ses boutiques : les grandes devantures des magasins avides crevant le clair-obscur ambiant de leurs néons insolents. La valse inaltérable des consommateurs impénitents furetant dans les allées bondées. Les portes coulissantes au verre poli s’escamotant avec frénésie pour avaler et recracher la masse besogneuse en mal de possessions. Je regardais le temps s’écouler dans une lenteur absurde et opaque, les secondes s’égrainant sans raison, semblables aux flocons de neige à venir. Je n’avais nul dessein, nulle attente, nul désir. La contemplation de l’errance oisive des foules anonymes suffisait à combler l’inconsistance de ma propre existence. Mes yeux tombèrent sur un couple attablé à quelques mètres de moi, sous la grille brasillant d’un brasero électrique aux filaments orangés. Une femme et un homme. Face à face. Lui, une cigarette à la main, entre son index et son majeur, la fumée s’élevant du bout incandescent en minces volutes filiformes. Elle, le regard étrangement fixe, posé sur un point situé juste au-dessus de l’épaule de l’homme. Je tentai de faire abstraction du bruit alentour : le ronronnement vain de la ville active charriant dans le lit de ses rues le claquement des talons hauts sur les trottoirs, le ressac incessant des conversations diluées dans l’océan des babillages de la multitude, le ronflement catarrheux des moteurs de voitures alimentant le grand cirque de la circulation urbaine, et, presque imperceptible, au seuil extrême de l’audition humaine, le profond soupir de mille désillusions tues… Je mis de côté tout cela pour me concentrer sur la conversation de ces deux individus. L’homme pompait sur le filtre de sa cigarette, expulsant la fumée par ses narines dilatées. Un souffle lent, pondéré, en désaccord avec la sourde flamme inscrite dans le fond de ses yeux. Il n’avait pas quitté son blouson en cuir. Je ne l’apercevais que de profil. Un visage lisse, aux traits masculins : mâchoire carrée, pommettes saillantes, sourcils épais légèrement froncés, front haut couronné d’une tignasse blonde mal ordonnée, et dans ce masque à la beauté virile, des yeux d’une clarté étrangement céruléenne, brillant d’un éclat bleu limpide, presque transparent. Il portait à sa bouche une tasse de café noir et gardait le regard rivé à la jeune femme lui faisant face, comme mû par une volonté obstinée d’absorber son visage, de le vampiriser, de le cristalliser dans les arcanes de son esprit ou de son cœur pour en conserver une sorte d’essence éternelle, inaltérable. Des courants contradictoires traversaient la surface de ces lacs immobiles : le désir, le regret, l’espérance, la tristesse, l’amour, la déception…
Un coup de klaxon retentit dans la rue, tout proche. La bouche d’une station de métro dégorgeait avec véhémence la bile acidulée et de ses parisiens empressés.
— Je ne sais pas ce que tu attends de moi, Florence. J’ai parfois tant de mal à te cerner…
Il tira une nouvelle bouffée sur sa cigarette, infligeant au filtre une pichenette du pouce qui fit sombrer la cendre dans le cercle d’un cendrier maculé de quelques mégots. La femme gardait le silence. Son regard répondant désormais à celui de l’homme. L’homme et la femme se dévisageaient. Un indéfinissable courant semblait s’étirer entre eux, les unir. Secrètement liés de la sorte, ils donnaient l’impression d’exclure la réalité environnante, tous deux acteurs sur l’unique scène de leur intimité, tous deux coupés du monde, reclus dans une bulle hermétique. La femme n’avait pas encore touché à sa petite tasse de chocolat chaud.
— Nous avons pourtant déjà tant partagé, poursuivit-il. Tant de moments intenses. Tant de parenthèses magiques et inoubliables. Et malgré tout, je suis toujours incapable de dire aujourd’hui les sentiments réels qui te retiennent à moi. M’aimes-tu ?
Ses sourcils en interrogation soumettaient une demande presque implorante et la légère fêlure de sa voie dénotait un désespoir refoulé, une appréhension certaine, comme si quelque chose d’imminent dépendait de la réponse à la question tout juste posée.
J’osai un regard en biais sur la jeune femme. Petite, fragile, gracile. Un ange mystérieux tombé du ciel. Les yeux noirs, accordés à la longue chevelure lui coulant dans le dos. Des traits comme figés dans la perfection de leur beauté séraphine. De fines lèvres délicatement soulignées d’incarnat. Des sourcils pareils à deux esquisses. Une peau d’albâtre, de porcelaine, intensément pure, et de grands yeux aux sombres iris, évoquant deux petites billes de cobalt emprisonnant l’unité secrète des ténèbres les plus profondes. Je restai un instant à m’abreuver de cette symétrie parfaite, de cette beauté presque miraculeuse. J’en oubliai soudain mon passé, mon présent, mon avenir : ce qui ronge mes nuits ; ce qui pénètre mes secondes ; ce grand gouffre noir vers lequel, tel un funambule somnambule, je dirige diligemment mes pas. Le monde pouvait dès lors continuer à débiter sa course folle, déliter sa vacuité, il me semblait que je ne lui appartenais plus. J’étais désormais intégré malgré moi à ce duo exclusif, déflorant ses liens secrets, partageant ses confidences. J’écoutai.
— Rimbault et Verlaine. Baudelaire et Desnos. Apollinaire et Gautier. Leurs vers immortels soufflés dans le creux de nos nuits. Ta tête sur mon épaule, calée tendrement contre le pli de mon cou, et les mots tissés d’assonances roulant en douces nuées jusqu’à ton âme, Florence. Moi le poète, et toi l’indifférente. Les sonnets érigeant des passerelles éthérées entre nos deux cœurs accordés. T’en souviens-tu ? Et dans le crépuscule de la chambre, après l’éclatement de nos sens, le doux retour à la raison, l’apaisement de notre respiration, et ces tranches étranges de nos passés respectifs dévoilées dans un murmure rauque, à peine audible, comme des douleurs enfouies sur lesquelles on a jeté un drap qu’il est si difficile de soulever… Qu’éprouvais-tu alors ? Etais-tu seulement là ? Etais-tu seulement toi ?
L’homme avait machinalement écrasé sa cigarette consumée dans le cendrier. Il porta à ses lèvres la tasse de son café désormais froid, comme le fond de son regard qui ne cillait plus, ses deux yeux ne quittant pas la jeune femme, guettant peut-être, au-delà de l’impassibilité de son visage, une réaction, une émotion. Il continua :
— Et ces errances à travers les rues de Paris. Ma main dans la tienne. Toi, en Nadia inaccessible, et moi en Breton magnétisé. La bruine filant du ciel. Et nos cheveux mouillés. Nous contemplions la Seine qui faisait rouler dans ses remous d’écume aux crêtes blanchâtres toute la viscosité de la capitale cannibale, animale féroce à l’insatiable voracité. Ta main sur la pierre luisante du parapet glissant en langoureuses caresses sur la roche séculaire humide… La chair contre le minéral. Oui. Ces caresses pleines de promesses. Et tant d’autres moments jalonnant notre passé…
La jeune femme garda le silence. Seules ses paupières clignaient, imprimant au masque statufié de son visage l’unique mouvement garant de sa réalité.
— Que retiens-tu de cette somme de souvenirs ? Ces longues nuits d’ivresse ? A quoi me réduis-tu ? A une simple machine à donner du plaisir ? Les hommes ne sont-ils à tes yeux que des phallus interchangeables ? Moi, le poète maudit, et toi, la muse impavide ? Puis-je seulement espérer nos avenirs conjugués ?
La jeune femme porta son chocolat à ses lèvres, en but une légère gorgée, puis reposa délicatement la tasse sur sa soucoupe. Dans un battement de cils, elle répondit :
— Rentrons chez toi. Et allons faire l’amour.
L’homme ne dit plus un mot. Avait-il renoncé ? Allait-il laisser exploser une colère trop longtemps contenue ? Allait-il se lever, quitter cette table, et laisser en plan la jeune femme ? J’épiai sa réaction. Je le vis fourrager dans l’intérieur de son blouson en cuir pour en extraire son portefeuille qu’il ouvrit avec soin. Sous le cendrier, il glissa un billet de cinq euros. Il remisa son portefeuille, sortit son paquet de cigarettes, en tira une, la cala au coin de ses lèvres, puis l’alluma. Il rangea son paquet puis hocha simplement la tête. Je ne parvins pas à capturer son regard. Je l’entendis simplement répondre, dans un quasi-murmure :
— Rentrons chez moi.
L’homme et la femme se levèrent puis quittèrent la terrasse. Je restai seul un long moment à repenser à leur conversation, à leurs gestes, à leurs expressions et interactions. Je m’évertuai à décoder le langage secret de leur corps pour tenter de mettre à jour la teneur réelle de leur relation.
Je n’y parvins pas.
Dans le ciel gris de Paris, l’hiver fit danser ses premiers flocons blancs. Poudroiement de sel sur le chassé-croisé intarissable des voitures renouvelées.