Vision III
Encore un nouveau cauchemar, diligemment restitué...
La ville n’est plus que ruines. Les immeubles tronqués exhibent les ossatures rouillées de leurs armatures métalliques, grands cadavres de la décadence laissés à l’abandon. Leurs façades croulantes laissent pendre de larges lambeaux de plaques de béton et de briques friables. Les poutres se sont affaissées parmi les gravats et encombrent des pièces aux murs lézardés de fissures. Les bâtiments administratifs, plus trapus, avec leurs corps éventrés et leurs carreaux crevés, évoquent de gros visages joufflus dévorés par la lèpre. Les magasins alignés le long des boulevards découvrent des intérieurs saccagés derrière leur devanture aux vitrines brisées. Au coin d’une rue, un cinéma de quartier porte en berne son panneau luminescent, le plexiglas fendu laissant entrevoir les tubulures de ses néons. Quant aux immeubles pétris dans leur arrogante hauteur, ils ont perdu toute la superbe qui les rendait admirables : piliers de verre vides et inutiles, ils se posent désormais comme les symboles désuets d’une civilisation éteinte.
…
Et la pluie d’essence recouvre la ville. Une pluie battante qui s’épanche d’un ciel saturé de plaques nuageuses. Elle cingle les surfaces, régulière et insistante. C’est une pluie épaisse, de consistance visqueuse, qui dégage de suffocants relents de mazout. La pluie tombe dru depuis deux semaines à présent, et les rues à l’asphalte troué d’ornières sont entièrement submergées par des fleuves d’un bon mètre de profondeur. Sur les vastes esplanades où jadis les passants avaient coutume d’occuper les bancs publics, sous les arbres du parc où les enfants s’ébattaient avec turbulence, des lacs se sont formés, marée huileuses criblées de cratères liquides. Sur le parking d’un centre commercial, les carcasses de voitures, arrimées au sol, arborent leur toit aux couleurs variées, formant un étrange dallage multicolore. On dirait un jeu de dominos qu’un enfant distrait aurait laissé derrière lui. Les lampadaires hauts-perchés ploient leur cou d’acier, et leur tête ovale contemple, de leur œil unique et éteint, la fange boueuse charriée à leur pied. On cherche le soleil. La présence d’une lumière. Mais les rayons du soleil ne parviennent pas à percer le couvercle nuageux qui étouffe l’horizon. Il n’y a pas un bruit. Le silence prédomine. Vaste linceul tendu sur la fixité des éléments. Seulement troublé par le clapotement des goutes de pluie.
Parfois, pourtant, un gémissement résonne. Lointain et vague. Puis un second. Qui lui répond. Etrange échos désincarnés. Et l’on voit alors une femme malingre et pauvrement vêtue, tenant dans ses bras, contre sa poitrine, une fillette de cinq ans, petit bout-de-choux pouilleux aux joues maculées de crasse et de suie, les cheveux emmêlés, la peau des bras découvrant une blancheur d’albâtre, une expression effrayée plaquée sur son visage séraphin. L’eau bourbeuse jusqu’à hauteur de taille, et réfugiée sous le porche d’un magasin abandonné, la femme se lamente en oscillant légèrement d’avant en arrière. Ses yeux hagards fixent un point inamovible, comme piqué au-delà de la trame du réel. On la croirait folle. Peut-être l’est-elle. On entrevoit sa chair au travers des larges déchirures de son gilet humide. Régulièrement, la jeune femme est prise d’une quinte de toux.
L’odeur d’essence qui stagne sur l’air est écœurante. Errant sans but comme des naufragés remontant le courant d’une rivière, des hommes progressent fastidieusement dans le bourbier limoneux et nauséabond. Ils pataugent. Ils s’enlisent. Ils ahanent. La pluie d’essence imbibe leur chevelure et pénètre leurs habits. Ils sont perdus. Ils ne semblent pas comprendre ce qu’il leur arrive. Leur regard effaré scrute parfois le dais noirâtre du ciel, roulant dans leur orbite cave. Ils remuent la tête, sceptiques. Ils passent régulièrement une main sur leur visage pour y essuyer la pluie de pétrole. Puis ils toussent.
Un homme, perché sur le toit d’une voiture, s’arc-boute, les paumes appuyées sur ses genoux, les bras tendus, le dos rond. Il ouvre la bouche en grand. Un grand fourneau de chair, avec des dents luisantes étonnamment propres, et le serpent gonflé d’une langue rose. Puis il vomit. Dans une éructation violente qui lui agite tout le corps, il vomit un long filet de bile. Le résidu gastrique légèrement grumeleux se mêle à la mare huileuse et aux incessantes goutes de pluie.
Et puis il y a un homme. Légèrement en retrait. Lui aussi baignant dans ce grand lac vicié aux miasmes méphitiques. Il porte un blouson élimé, couleur kaki, qu’on croirait sorti d’un paquetage de l’armée. Une capuche, frangée d’une fourrure argentine, pend dans son dos. Pour une raison ou pour une autre, il n’a pas la présence d’esprit de la rabattre sur sa tête afin de se protéger de la pluie. Il ne le sait pas encore, mais il va mourir. Il possède son lot de souvenirs, fruits heureux ou gâtés d’un passé qui a sans doute été riche. A quoi pense-t-il en cet instant ? Dans ce décor vide, lourd de ces odeurs fétides et suffocantes qui vous englobent, vous pénètrent, et vous montent à la tête jusqu’à vous donner le vertige, avec ses lèvres scellées sur un silence inflexible, quelles pensées le traversent ? Le fond de son regard reste lucide. Un regard intelligent, reflet d’une incontestable vivacité d’esprit qu’accentuent ses sourcils légèrement froncés comme sous l’effet d’une concentration permanente. Ses cheveux grisonnants sont coupés court. L’homme n’est pas vieux. On lui donnerait quarante ans tout au plus, du fait des quelques rides qui se ramifient aux commissures de ses yeux et de ses lèvres. Lui aussi observe le ciel. Son visage levé vers le noir chaudron, une main protégeant ses yeux, il semble chercher quelque chose. Le soleil disparu, peut-être. Un homme, évoluant à quelques mètres de lui, l’interpelle. Une parole cinglante, sans signification. L’homme à la capuche détourne ses yeux du ciel et contemple son homologue. Un vieillard tout racorni, le crâne glabre à la peau chenue, les épaules affaissées, la tête tombante comme tirée vers le sol, une barbe hirsute lui piquant le bas du visage, et des yeux allumés d’une lueur folle dans la caverne de ses orbites. Le vieillard réitère son lent borborygme. Une sorte de meuglement, ponctué d’un raclement de gorge catarrheux. L’homme à la capuche le dévisage d’un regard impavide. Le vieillard secoue la tête, comme résigné. Ses lèvres remuent précipitamment, débitant un incompréhensible flot de paroles. Puis il poursuit son avancée laborieuse à travers le lac, une quinte de toux intermittente venant briser la morne régularité de son babillage.
Dans le ciel, un étrange phénomène survient. Une masse lointaine et rutilante se rapproche du centre-ville. Cela ressemble à un nuage qui couverait en son sein un essaim de flammèches. Poussé par un vent imperceptible. Le fourmillement de ces étincelles se détache sur le plafond figé du ciel gris. L’homme à la capuche a repéré le phénomène. Il l’observe du regard sans laisser transparaître la moindre émotion. Le nuage est bientôt sur la ville. Il effleure le sommet des hautes tours, il contourne le clocher branlant de l’église, il étend son ventre flamboyant sur le toit affaissé des bâtiments, lâchant dans son sillage une escadrille tombante d’étincelles. Et la pluie têtue qui crépite sur la ville vient se mêler à cet étrange ballet d’escarbilles en apesanteur, semblables à des flocons de lumière.
Alors seulement les hurlements s’élèvent. Ils crèvent le mur du silence dans un terrible déchirement sonore. Des hurlements de bêtes, atroces, insoutenables à entendre, inhumains dans la teneur de leur outrageante férocité.
Les petites escarbilles flottent dans le ciel et descendent lentement. Lorsque des goutes de pluie entrent en leur contact, un embrasement sporadique s’ensuit. De minuscules soleils voient ainsi le jour dans la lumière ténue du crépuscule permanent qui étreint la ville.
Une fine nuée d’escarbilles descend vers l’homme à la capuche. Il a le temps d’en étudier une. Si proche. Une cendre incandescente comme recrachée par le foyer d’un volcan. Puis il comprend. Mais il est trop tard. Il tente de fuir. Son déplacement est entravé par l’épaisseur du liquide inflammable qui lui arrive à la ceinture. Une braise ardente atterrit sur la manche de son blouson kaki imbibé d’essence. Le tissu s’embrase. Le feu galope sur sa manche, et remonte le long de son bras, de son épaule, de son cou. Une gangue enflammée lui enserre aussitôt la tête, le visage, grignotant ses cheveux crépus. Le feu lui dévore la peau à présent. L’homme hurle. Hurle à s’époumoner. Sa peau, lentement consumée, part en grosses cloques purulentes. Une âcre fumée noire et puante s’élève de son crâne, de ses vêtements. Ses vêtements qui lentement fondent, les tissus s’incrustant à la peau de ses bras, de ses épaules et de son dos, pour former une trame solidaire. L’homme agite follement les bras, remue en tous sens tel un pauvre diable, comme pour se soustraire aux flammes qui le cernent, comme pour échapper à cet enfer tombé du ciel. Il ressemble à une torche vivante, noircie et hurlante. Un corps en pleine combustion se tortillant pour échapper au supplice, criant éperdument comme pour évacuer par le souffle une part de son intenable douleur. La chair de ses joues craquelle. De petites perles de graisse suintent des pores de sa peau en rissolant. Par réflexe, l’homme plonge la tête dans le liquide inflammable, s’immerge intégralement comme si ce bain pouvait le soustraire au brasier. Le feu se contamine alors au lac de pétrole, et la ville, quadrillée par les tentacules de ses ruelles inondées, s’embrase dans un crépitement sonore telle une grande pieuvre aux appendices incandescents refermant sur les hommes son étreinte mortelle. L’homme à la capuche jaillit de la surface palpitante. Il continue de hurler. Le liquide enflammé investit sa bouche, s’attaque à sa langue, à ses dents, à son palais. L’homme étouffe. Il ne crie plus. Il avance, ivre de douleur. Il ne distingue plus le monde extérieur. Les ténèbres se sont abattues sur lui en se joignant à la douleur. Bien que closes, ses paupières ont été rongées par le feu ardent, et ses globes oculaires ont éclaté dans leur orbite. Il avance, bras tendus en avant comme pour s’orienter, son corps couronné d’un épais panache de fumée. Une auréole de flammes l’enveloppe désormais : lorsque les gouttes de pluie atteignent son corps calciné, elles s’enflamment aussitôt à profusion. L’homme à la capuche achève quelques pas hésitants. Il continue de s’agiter en tout sens. Il fait partie du vaste brasier. Un corps carbonisé, noir, à l’agonie. Quelques pas encore. La peau de sa joue droite, creusée par le feu, laisse apparaître la ligne régulière de ses dents. Puis l’homme s’écroule dans le tapis de flammes. Puis il disparait sous les flammes.
La ville n’est plus que ruines. Les hurlements persistent, montant à l’assaut du ciel, hallali mortuaire de la race humaine couvert par le grondement de l’incendie céleste. La pluie poursuit sa chute obstinée sur le reste du monde. Le nuage de braises, quant à lui, avance vers l’est pour répandre le feu, à la rencontre d’autres ruines, et d’autres hommes.