Vision V
Encore un foutu cauchemar. Mon cerveau est bizarre.
Vastes espaces de terre stérile et désenchantée. Le béton grisâtre des villes fantômes élance ses structures immortellement figées dans des élans immobiles et déconstruits. Les éclats de verre des vitres brisées jonchent le bitume terne des rues fendues. Un vent chaud coule du ciel et siffle comme un soupir d’agonie en contournant le moindre obstacle. Il soulève des vrilles de poussière, tourbillons vivaces, fugaces et éphémères, qui semblent matérialiser l’unique mouvement du monde. Dans ses courants sinueux qui s’entortillent à la base des édifices meurtris, il diffuse une atroce puanteur : l’odeur putride de la décomposition. Derniers vestiges d’un temps révolu, les carcasses des voitures aux peintures écaillées parsèment les trottoirs, les boulevards, les allées, continuant de crever en silence sous l’œil blafard du soleil. Les parkings des centres commerciaux où jadis bourgeonnait et palpitait la vie se résument désormais à de grands cimetières. Les immeubles arrogants, les tours hautaines grattant de leur cime effilée le tissu gras du ciel, se sont mués en mausolées. Les parcs municipaux, ces îlots de verdures, avec leurs pelouses, leurs futaies, leurs bosquets et leurs bouquets d’arbres ne sont plus que des étendues nues, stériles, terreuses et livides. Les arbres fauchés, tombés à terre comme des soldats surpris par la rafale, exhibent l’indécente profusion de leurs racines découvertes. Les herbes folles ont envahi les pelouses, les haies se sont développées en excroissances disgracieuses et touffues. Dans un parc d’enfants, une balançoire vide, arrimée à ses chaines, grince sinistrement au gré du vent opiniâtre. Curieusement, un itinéraire a été aménagé dans le chaos des rues barrées d’obstacles pour laisser passer des véhicules qui continuent de circuler : de gros camions bâchés sillonnent en effet la ville dans le crépuscule du jour. Ils s’arrêtent méthodiquement devant le hall d’un immeuble, d’une maison, ou de n’importe quelle autre construction. La porte de l’habitacle s’ouvre. Trois silhouettes indistinctes, comme habillées par les ténèbres alentours, posent pied à terre. Leurs gestes sont précis et fluides. Elles pénètrent dans les bâtiments branlants, dans les intérieurs délabrés. Elles en extirpent des objets volumineux, de taille humaine, que l’obscurité ne permet pas de reconnaître et qui ressemblent à d’étranges paquets blancs. Elles les acheminent jusqu’au camion et les jettent nonchalamment dans le large coffre bâché. Les paquets blancs s’entassent, se superposent en amas grotesques. Et les silhouettes indistinctes recommencent. Elles s’enfoncent à nouveau dans le ventre de la bâtisse, hâlent derrière elles ces paquets blancs jusqu’au camion sans la moindre plainte, s’acquittant de leur tâche en parfaits ouvriers besogneux. Lorsque le coffre est sur le point de déborder, elles rabattent le marchepied et remontent dans l’habitacle. Le camion démarre en toussant, crevant le silence de ses quintes éruptives. Il parcourt la ville. Au gré de sa route, il lui arrive régulièrement de croiser d’autres camions stationnés le long des trottoirs, que des silhouettes indistinctes chargent de leur curieuse cargaison. Les rues défilent, balayées par le vent. Le soleil s’enfonce derrière les confins figés. Les ombres rampent sur les gravats en s’agrandissant dans des proportions trop importantes, presque menaçantes, tandis que le camion se fraye un chemin jusqu’au sortir de la ville. Bientôt, il laisse derrière lui la banlieue et se retrouve sur une route rectiligne bordée de carcasses automobiles ; une longue coupure de béton qui semble fendre la monotonie des champs roussis qui s’étendent de part et d’autre. Les arbres encore debout, flanquant cette portion de route, ont perdu leur pelage généreux : ils déplient craintivement leurs ramures dépouillées, rachitiques et suppliantes en direction d’un ciel sourd qui ne leur verse plus la moindre goutte de pluie. Les larmes du monde se sont taries pour de bon. Le camion traverse ce paysage de désolation. Enfin, il arrive à destination. La route amorce un coude et débouche sur une parcelle de terre séchée. En son centre, une pyramide blanche se dessine, noyée dans la lumière baveuse du crépuscule. Une montagne imposante, de plusieurs dizaines de mètres, à la base inégale, et dont l’œil ne parvient pas à capturer les détails. Les silhouettes indistinctes quittent leur habitacle et contournent le camion. Elles libèrent le marchepied. Un paquet blanc glisse contre le pan d’acier, manquant tomber. Les silhouettes indistinctes le rattrapent, le saisissent, puis le transportent jusqu’au monticule qui se dresse devant elles. Elles le projettent le plus haut possible. Le paquet blanc roule avant de se stabiliser pour s’intégrer au flanc du monticule. Les silhouettes indistinctes répètent le même cycle jusqu’à ce que leur camion soit vide. Alors elles reprennent la route en direction de la ville.
Par intermittence, des camions déchargent leur cargaison sur le monticule qui s’accroît lentement.
Il faut attendre l’aube. Elle n’annonce en rien un jour nouveau. Avec ses rayons souffreteux, sa lumière percluse, elle évoque plus sûrement la cicatrice de la nuit, son prolongement maladif et pernicieux. Au pied du monticule, une puanteur atroce se déploie, comme accordée à la timide ascension du soleil étouffé par les nuages. Quelques rayons viennent se poser sur le monticule. Des membres se dessinent alors : un bras à la peau grise, une jambe gonflée et pourrissante pressant le front d’une tête tuméfiée à la chevelure en bataille. Des cadavres. Par centaines. Par milliers. Décharnés et nus. Semblables à des poupées désarticulées vulgairement jetées, qui se chevauchent, leurs membres noueux et putréfiés s’enchevêtrant en un lacis immonde de circonvolutions charnelles, leur mâchoire édentée et affaissée, leurs globes oculaires décomposés coulant liquides dans le creux de leurs orbites. Des hommes, des femmes, des enfants. La mort n’a fait aucune distinction.
Au fil des jours, le monticule s’épaissit, grandit, formant l’ineffable charnier de la race humaine. A l’abord de chaque ville de chaque région de chaque pays de chaque continent, des charniers à ciel ouvert similaires se déclinent, grossissant, grossissant, grossissant.
La minutie consciencieuse des silhouettes indistinctes n’a rien d’humain. Et pour cause : ces ouvriers de la mort qui achèvent de racler les résidus de l’humanité ne sont pas de ce monde…