Vision II
Je souffre régulièrement d'insomnies, et mes nuits sont très souvent agitées de cauchemars. Lorsqu'au petit matin, je parviens à m'en souvenir, je les mets sur le papier. Celui-ci en est un parmi d'autres.
C’est un espace de terre hostile qui s’étend sous un ciel gris délavé, crevé de boursoufflures nuageuses. Le soleil est une tache agonisante. Son opalescence se brouille sous la masse de rouille enserrant les cieux. Ses rayons fibreux, fines veinules de lumière, se frayent un chemin douloureux jusqu’au sol de poussière. Un sol rocailleux, parcouru de multiples stries qui tracent comme un réseau de cicatrices. Comme si le sol lui-même avait souffert, fouetté par un mal abrasant les choses depuis la nuit des temps. Ici, se tient un vieil homme. Sans âge. On ne distingue pas les orbites de ses yeux. Une bande obscure tombe sous son front, dissimulant son regard. La peau de son visage est parcheminée, traversée et fendue – comme le sol sous ses pieds – d’un lacis insensé de rides qui tracent la cartographie complexe d’une existence séculaire. Il est simplement vêtu d’une tunique unie, anthracite, découpée dans un tissu rêche et élimé, tout imprégné de la crasse environnante, comme si les mailles de sa texture avait fini par assimiler la poussière grise alentour. Le vieil homme ne sourit jamais. On dirait que ses lèvres sont solidaires. Scellées comme le destin des hommes. Ses bras sont d’une maigreur famélique. Ses mollets décharnés. La peau adhère aux os, comme si les muscles avaient fondu. Le vieil homme, hiératique, se tient roide et immobile et silencieux devant une cuve immense. C’est un tronc métallique au large diamètre, dont le sommet paraît inaccessible : la cuve monte à l’assaut de vertigineuses hauteurs, traçant comme un trait d’union austère unissant le ciel à la terre. A hauteur d’épaule, la cuve accueille un petit robinet noir à soupape couronné d’une valve circulaire. Si l’on s’approchait du vieil homme, si l’on s’approchait assez près du vieil homme pour distinguer l’intérieur de sa main gauche, on remarquerait que la chair de la paume, à force d’avoir actionné cette petite valve, a conservé l’empreinte étoilée de sa forme circulaire. Face au vieil homme, et dans la demi-pénombre qui tombe sur les lieux, un groupe d’hommes. Ils sont nombreux. Ils sont fragiles. Etiques au possible. Leur maigreur apparaît d’autant plus frappante qu’ils évoluent nus, exhibant des corps zébrés de cicatrices, des côtes saillantes, des ventres creux, des testicules tombantes, des abattis noueux, des mâchoires rendues prognathes par l’absence de graisse, des chevelures crépues, sales, et trop longues, des barbes hirsutes. Chacun de ces hommes tient fermement serré dans sa main droite un petit récipient métallique à l’hanse déformée. Et ils se battent. Avec fureur. Avec une frénésie animale qui a toute l’apparence de l’énergie du désespoir. Un homme est pris à parti. Les autres hommes le criblent de coups de poing et de coups de pied. L’homme s’affaisse sous la puissance des coups répétés. Il tombe au sol, dans la poussière, la joue contre la roche craquelée du désert, tenant fermement serré contre sa poitrine, et dans ses bras, son récipient métallique. Les autres hommes continuent de le frapper. La sueur perle sur leur front moite. Une haine farouche allume le fond de leur regard fou. Ils grognent comme des bêtes. La haine est un courant qui nourrit la meute. Et l’homme tombé à terre gémit, puis crie, puis hurle, tandis que les poings et les pieds, mais aussi les coudes, et mêmes les genoux, s’abattent sur lui avec une obstination rageuse, tandis que ses articulations malmenées craquent, que ses organes internes se décollent, tandis que ses os se déboîtent, puis se fendent et se cassent dans un bruit sec, imitant la terre entaillée qui accueille religieusement le don de son sang s’écoulant par des plaies ouvertes mais aussi par sa bouche, par son nez, ses oreilles, et bientôt ses yeux crevés. Le hurlement de l’homme s’étouffe rapidement dans ses derniers borborygmes. On entend un craquement huileux, un bruit de concassage sourd et spongieux, alors qu’un des hommes a écrasé de toutes ses forces la base de son récipient sur le crâne de l’homme à terre. Le crâne cède. Un filet grisâtre et ensanglanté s’écoule de la blessure modestement, souillant la terre, imbibant les grains de sable. L’homme est mort à présent. Un homme se précipite sur son récipient. Il s’en empare de sa main libre et tente de s’échapper. Sa course est misérable. Il trébuche, vacille, titube, manque de perdre l’équilibre, jetant derrière lui des œillades folles. Immédiatement, il devient la cible de ses congénères. Un autre homme lui saute dessus et lui arrache des mains le récipient. Des grognements bestiaux sortent des bouches, ponctuant les ahanements de cette multitude grégaire. La lutte reprend de plus belle. Les corps se frottent et se cognent sans merci. S’embrochent de regards torves. Les odeurs se fondent, sueurs et sang se mêlent dans la mêlée. Et la poussière s’élève dans les airs, attisée par les piétinements frénétiques, noyant les formes dans un nuage flou. Cette fois, des petits groupes se forment : un homme en repousse deux autres tandis que derrière lui, deux hommes se font face, poings dressés. Un coup est gauchement porté à la mâchoire. La tête bascule en arrière, l’homme secoue la tête, un instant étourdi, puis rive sur son adversaire un regard incandescent. Il réplique. Un coup de pied au niveau du genou. Projeté avec une vivacité surprenante. Son vis-à-vis laisse échapper un jappement de surprise et de douleur. Sa jambe adopte désormais un angle incongru. Il tente de s’appuyer sur son membre invalide mais perd l’équilibre et tombe en avant, tentant d’amortir sa chute de sa seule main libre, gardant la seconde refermée sur le précieux récipient. Il s’écrase lourdement sur le sol, tel un sac d’os. Il tousse tandis que la poussière pénètre ses poumons et dépose contre son palais un goût de cendre. Il gémit. L’autre homme est sur lui. Il lui tire les cheveux. Il le harcèle de coups répétés. L’autre tente de se retourner pour se défendre. Mais son adversaire ne lui en laisse pas l’occasion. Il lui brise un bras. Une fracture ouverte. Propre et nette. L’os d’émaille sanglant saille fermement, perçant le tissu blanc de la peau étale. L’homme s’égosille. Des beuglements de veau jaillissent de sa bouche béante. Sa langue s’agite comme un serpent noir contre ses chicots. Son adversaire continue son martèlement. Puis, de sa main libre, il lui tire à nouveau les cheveux et s’applique à abattre son récipient sur la trachée du cou vulnérable. Une fois. Deux fois. Trois fois. Les vertèbres se disloquent. La nuque lâche. Les yeux roulent dans leur orbite. Le corps, qui n’est déjà plus qu’un cadavre, convulse dans les derniers spasmes de l’agonie. Les scènes de combat à mort se répètent, toutes portées par la même férocité. Des hommes s’empoignent, à un, à deux, ou à trois, entamant une chorégraphie a l’issu fatale.
Le vieil homme devant la cuve les observe, impassible. Le vent vient fouetter son visage par intermittence, roulant sur son crâne glabre, froissant à peine sa toge écrue au maintien rigide. Le vieil homme devant la cuve observe la débâcle des hommes, en silence.
Un à un, les hommes s’entretuent. Les récipients tombent dans le sable, heurtant le sol dur et sec dans un étrange tintinnabulement. Les vivants se jettent sur les récipients, aussitôt combattus par d’envieux congénères. Et la bataille reprend de plus belle, au milieu des lamentations, des soupirs, des bruits de corps brisés expirant leur dernier souffle. A la fin de ce grand pugilat ne restent que deux hommes tristement amochés, rampant comme des vers sur le sol de pierre, leurs membres lacérés et gonflés d’hématomes, leur carcasse décharnée cisaillée de plaies suintantes. Leur main droite, chargée de récipients récoltés au prix du sang, soutient difficilement leur autre main dans leur tentative de reptation. Leurs yeux injectés de sang, fiévreux dans leur orbite, fixent le robinet de la cuve avec une avidité d’aliéné. Ils rampent, lentement, en poussant un râle rauque et vibrant émergeant du fond de leur gorge. Ils rampent, semblables à des insectes. Leur avancée converge. Ils se rencontrent. Là, dans les petites vrilles de poussière soulevées par le vent, ils se frappent encore alors que leurs jambes sont incapables de les soutenir. Ils se frappent avec lenteur et désespoir. Comme au ralenti. Puisant dans leurs dernières réserves. Un récipient s’abat sur un crâne. Une tête rebondit. Une mâchoire claque en se cognant au sol. Une dent se déchausse et jaillit de la bouche dans un petit geyser sanguinolent que la roche du sol absorbe aussitôt. Le front accueille le côté tranchant d’un récipient. Une marque s’y incruste. Dans la chair. Juste au-dessus de l’arcade sourcilière. Le récipient s’écrase encore. L’arcade s’enfonce, l’os cède. Le récipient cogne encore et encore et encore. Le crâne crevé laisse s’épandre la matière grise du cerveau : c’est une limace visqueuse qui glisse sur la peau blanche tachée de poussière dans une palpitation légère. L’homme survivant, le dernier homme, épuisé, à l’article de la mort, rassemble ses dernières ressources et, récupérant le plus de récipients possibles, franchit les derniers mètres le séparant du robinet arrimé à la cuve. Il parvient au pied du vieil homme.
Le vieil homme ne le gratifie pas même d’un regard.
L’homme à terre lâche ses récipients pour n’en garder qu’un seul. Il le tend sous la bouche du robinet, son bras agité de tremblements incoercibles. Il n’a plus la force de soutenir le récipient.
Le vieil homme pose sa main gauche sur la valve du robinet et l’actionne. Un liquide noirâtre, opaque et huileux, se déverse dans le récipient en chuintant.
Sous le poids croissant du récipient, l’homme abaisse le bras. Le liquide déborde et goute sur le sol. Incapable de maintenir plus longtemps le récipient, l’homme laisse retomber son bras. Le récipient heurte le sol. Des éclaboussures se répandent. L’homme tente d’approcher le récipient de sa bouche. Lentement. Il lève son regard vers la cuve. La cuve le domine de toute son implacable hauteur, vertigineuse dans ses proportions qui s’élèvent vers les perspectives infinies d’un ciel gourd. L’homme est sur le point de porter le rebord du récipient à ses lèvres lorsque la vie le quitte. Ses forces l’abandonnent. Son bras retombe mollement. Le récipient bascule, répandant le précieux fluide noirâtre sur la roche terne du sol désertique. L’homme exhale un dernier soupir. Puis il meurt.
Le vieil homme reste immobile, figé dans sa posture séculaire. D’autres hommes viendront bientôt, pour prélever du liquide de la cuve. Il le sait. Et il attend.