Curieuses Retrouvailles
Genre : Fantastique
Thème imposé : Retrouvailles
Petit cortège triste amassé autour des deux cercueils prêts à être mis en tombe, déposés sur la pelouse devant les deux cavités creusées dans la terre meuble et humide. La pluie qui tombe d’un ciel gris saturé de gros nuages crépite aigrement sur la toile tendue des parapluies.
Les visages sont mornes, les regards moroses. Des larmes tristes coulent sur les joues des dames portant le deuil. Les hommes, tout de noir vêtus, arborent une expression figée où se mêlent solennité et mélancolie. L’atmosphère est lourde, oppressante, aussi lourde, semble-t-il, que le conglomérat de masses boursouflées bouchant l’horizon. Le cimetière est tout enrobé dans une langue de vent froid qui vient lécher le marbre blanc des pierres tombales, et qui, se prenant dans les branches des arbres squelettiques, laisse entendre un gémissement lugubre.
S’évertuant à couvrir la cacophonie des éléments, le prêtre de cérémonie, abrité sous la tenture protectrice d’un petit paravent grisâtre, la main gauche plaquée sur le devant de son habit sacerdotale flottant au vent, l’autre main alternativement posée sur son petit couvre-chef fuyant et sur les pages volatiles de sa bible ouverte, dispense de sa voix chevrotante les versets de son sermon à un public prostré mais attentif.
Légèrement en retrait de la scène, deux vieux messieurs en costumes noirs abrités sous les ramures d’un chêne centenaire, les mains jointes derrière le dos, conversent en suivant les évènements avec un certain détachement, comme s’ils ne se sentaient pas directement concernés par les circonstances.
En réalité, ces deux vieux messieurs sont de très anciennes connaissances. Des amis de longue date qui ne se sont pas revus depuis une éternité. Et, à leurs yeux, la cérémonie, bien que placée sous le signe de la gravité, est prétexte à se livrer à de joyeuses retrouvailles.
Le premier vieillard – grand et sec, avec une moustache grisonnante surlignant le mince tracé de sa bouche, le crâne largement dégarni, le nez aiguisé, des petits yeux fureteurs brillants d’une lueur maligne sous de fins sourcils poivre et sel – porte le nom de Paul.
Le second vieillard – de corpulence plus généreuse que son compère, visage avenant, les yeux profondément enchâssés dans leurs orbites, sourcils en épis plantés sur un front large, un sourire débonnaire constamment accroché aux lèvres – se prénomme Xavier.
— Toujours aussi coincés ces ecclésiastiques… commente Paul.
Petit coup d’œil acerbe au prêtre de cérémonie :
— Regarde-moi ce vieux prêtre… A force d’agiter les moulins de ses bras, il va finir par s’envoler avec sa toile de tente et tout son attirail…
Le second vieillard esquisse un sourire.
— Je constate que les années ne t’ont pas fait perdre ta mauvaise langue, mon vieux Paul…
— C’est vrai… Tu sais bien que moi et l’Eglise, ça n’a jamais fait deux…
Le prêtre en question, parvenu à un passage particulièrement poignant de son discours, agite un index inquisiteur sur le ciel bouché, comme pour prendre Dieu à témoin. En réponse, une violente bourrasque lui gifle le visage et lui souffle son petit couvre-chef qui s’en va virevolter dans les airs avant de retomber mollement au sol et de rouler sur l’herbe verte. L’un des assistants, bien attentionné, se lance à la poursuite de l’objet, et, une fois rattrapé, s’en revient le replacer furtivement, avec autant d’adresse que de délicatesse, sur la tête du prêtre qui le gratifie, en guise de remerciement, d’un petit pincement de lèvres.
— Ridicule, se contente de commenter Paul.
— Oublions cette triste cérémonie, mon vieil ami, et, loin des oreilles de la foule affligée, rattrapons le temps perdu… Depuis combien d’années ne nous sommes-nous pas revus ? Cinquante ? Soixante ans ?
— Oh oui… soupire Paul. Une éternité !
— Qu’es-tu devenu depuis tout ce temps ? Voix-tu, je suis curieux… Je me souviens de toi, sur le quai du port, embarquant sur le cargo prêt à partir pour l’Angleterre… C’était en 1964, si ma mémoire est bonne… Et depuis, aucune nouvelle. Alors raconte-moi. J’ai hâte d’apprendre…
Paul hausse ses maigres épaules :
— Oh… Comme tout le monde, je présume… J’ai fait mon trou… Si tu veux tout savoir, j’ai fait carrière dans la marine. Une belle carrière : j’ai fini amiral… Le métier m’a permis de visiter du pays, de changer de décor, d’aller à la rencontre de cultures et de modes de vie différents… Une vie mouvementée mais constructive qui convenait parfaitement à ma nature de baroudeur comme tu peux t’en douter. Je me suis marié – si, si ! – et les aléas de la vie conjugale ont voulu que je divorce deux fois d’affilée avant de trouver ma bonne moitié. J’ai semé derrière moi toute une frégate de vigoureux petits moussaillons…
Paul désigne de sa main tavelée l’attroupement réuni devant le prêtre, autour des deux cercueils.
— …Ils sont tous là, poursuit-il avec de la fierté dans la voix. Des enfants qui, comme tu peux le remarquer, m’ont assuré une fort jolie descendance. Au terme d’une carrière bien remplie, j’ai pris ma retraite tôt. Privilège des militaires. Et, jusqu’ici, je dois avouer que j’en ai plutôt bien profité…
Paul tourne vers son compère un visage souriant. Un coup de vent lui arrache une grimace. Il resserre instinctivement le col de sa veste et interroge Xavier du regard :
— Et toi, mon vieil ami ?
Xavier lui renvoie son sourire.
— Sans doute, ma vie a été moins trépidante que la tienne… lui répond le vieil homme. Une année après ton départ, je me suis marié avec Judith…
Paul rebrousse ses sourcils et interrompt son compagnon :
— Tu veux dire, La Judith ?
Xavier élargit son sourire devant la surprise manifeste de son vieux compère :
— Oui. La Judith, comme tu dis. On s’est marié le cinq mars 65. Les débuts on été difficiles pour nous deux. J’ai travaillé au Balthazar… Je ne sais pas si tu t’en souviens…
Le front ridé de Paul se plisse. Il fouille ses souvenirs. Puis son visage s’éclaircit… :
— Ah oui ! Le Balthazar… Le fameux bar des quais…
…Pour s’obscurcir aussitôt :
— Tu veux dire que tu as travaillé dans ce bouge ?
Xavier opine du chef :
— Oui… Je n’ai pas eu le choix. Sans aide extérieure, nous avons eu beaucoup de mal, Judith et moi, à joindre les deux bouts au début… J’ai travaillé au Balthazar deux années consécutives. Le travail était dur et ingrat. Payé une misère… Juste assez pour nous nourrir et subvenir à nos besoins élémentaires…
Xavier marque une pause.
Les deux vieillards reportent leur attention sur la cérémonie.
Le prêtre vient de terminer son discours. Il accorde à la foule la faveur d’une minute de recueillement. Les deux vieux messiers, par respect, observent le silence.
Dans le ciel malmené, la pluie a redoublé d’intensité et se déverse en trombes sur le cimetière. Le vent siffle dans les arbres et claque sur la toile de tente qui abrite le prêtre.
— Quel temps de chien, grommelle Paul.
Passée la minute de silence, on commence à descendre en terre les deux cercueils à l’aide d’épais cordages. L’épreuve, émotionnellement intense, arrache à la foule quelques lamentations poignantes. Le sanglot contenu d’une femme déborde en un éclat bref et déchirant.
La mise en tombe ne dure pas plus de cinq minutes.
S’en suit le défilé rituel des condoléances où chacun s’efforcent par ses propres moyens – parfois avec tendresse, parfois avec plus de maladresse, mais toujours avec une authentique sincérité du cœur – de soulager l’accablement des veuves éplorées…
Alors seulement la foule commence à se disperser. Les femmes sèchent leurs pleurs tandis que le visage des hommes arbore une expression de soulagement qui veut dire : le plus dur est fait. La foule se sépare en grappes mobiles, les rangs de parapluies s’éparpillent sous les rideaux de pluie.
Le cortège s’achemine mollement vers l’imposante grille de fer forgé qui perce l’enceinte du cimetière. Au bord de la route qui longe la muraille de pierre, certaines personnes plus pressées que d’autres ont déjà regagné l’abri de leur véhicule.
Le prêtre de cérémonie resté en arrière démonte sa petite tente, épaulé dans son effort par quelques assistants dévoués et quelques bras volontaires. Ensemble, ils en transportent les pièces détachées jusqu’au coffre de sa camionnette garée à l’extérieur.
Une accalmie passagère gagne le ciel : les gros nuages de coton suspendent leur essorage, et le vent fugace retient sa respiration.
Les deux vieux messieurs reprennent leur conversation là où ils l’avaient laissée :
— …Le Balthazar, relance Paul.
— Oui, donc… J’y ai travaillé deux années. Deux années éprouvantes, comme tu peux t’en douter. Puis Judith a fini par trouver du travail dans une bibliothèque. Moi, après avoir taper aux portes de différentes agences commerciales, j’ai été embauché en tant que représentant ambulant. D’années en années, on s’est confortablement installé : nous nous sommes fixés dans la banlieue de W. On y a acheté une jolie petite maison avec un vaste jardin. La famille s’est agrandie : nous avons eu deux enfants magnifiques : une fille, Isabelle, et un garçon, Julien. Ils sont grands à présent, et eux aussi, depuis le temps, ont fait leur chemin dans la vie…
Le regard de Xavier se trouble d’un voile de nostalgie.
— De bons souvenirs tout cela, murmure-t-il.
— Oui, acquiesce Paul. De bons souvenirs…
La foule a déserté le cimetière, à présent, laissant les deux vieux messieurs en costume noir seuls au milieu des tombes, des arbres, du silence mortuaire, et de leurs souvenirs.
Les deux vieux messieurs s’échangent un étrange regard. Puis, d’un pas commun, ils abandonnent la protection de leur chêne et s’en vont arpenter, la démarche tranquille, l’allée gravillonnée qui quadrille le cimetière.
— Et que comptes-tu faire, à présent, Xavier ? l’interroge Paul.
Xavier secoue la tête, indécis :
— Je ne sais pas… Comme toi, probablement… Je vais attendre… Que pouvons-nous faire d’autre ? A part attendre ?
Les deux vieux messieurs s’avancent vers les deux tombes fraîchement inaugurées. Arrivés à hauteur des pierres tombales, leur regard effleure un instant les deux stèles de marbre.
— Peut-être qu’il est temps pour nous de partir… suggère Paul, à demi-mot.
La pluie momentanément interrompue se remet à battre le ciel. Curieusement, les deux vieillards ne semblent absolument pas en souffrir : leur costume pourtant soumis aux rudes caprices des intempéries, demeure parfaitement sec et impeccablement mis...
Leurs yeux s’arrêtent sur les dates incrustées dans la pierre de marbre.
Deux années inscrites côte à côte : la première pour la naissance, et la seconde pour le décès. Entre les deux dates fatidiques, un petit tiret.
C’est à ça que se résume l’existence d’un homme après sa mort ?, ne peut s’empêcher de penser Paul avec un mélange de colère et de frustration. A un minuscule, à un ridicule petit trait d’union coincé entre deux chiffres ? …
Xavier, comme s’il avait lu dans les pensées de son compagnon, relève à voix haute :
— Le plus important, Paul, c’est de partir heureux… De partir avec la satisfaction d’avoir accompli quelque chose de bon dans la vie…
Les traits renfrognés de Paul se décrispent à cette remarque empreinte de sagesse.
— Tu as sûrement raison, mon vieil ami, concède Paul.
Surplombant les deux dates, un prénom et un nom.
Sur la première pierre tombale : Xavier Gaillard.
Sur la seconde : Paul Montreuil.
A ce moment, un rayon de soleil pratique une victorieuse percée dans l’opacité de la couverture nuageuse, et, dans une éclatante fanfare de pourpre et d’or, s’en vient éclabousser les tombes blanches du cimetière et les allées gravillonnées d’une flaque de pure lumière.
Xavier et Paul, dans un même geste, redressent leur tête vers le ciel.
Le rayon de soleil, pareil à un trait incandescent tiré du fond des cieux par l’arc d’un ange, traverse les nuages, fend l’atmosphère, et vient se plaquer sur les traits paisibles des deux vieillards réunis. Une douce et bienfaisante chaleur les envahit.
Le visage des deux vieillards s’illumine d’un sourire de bien-être.
Xavier, alors, inspire profondément :
— En tout cas, tu as raison, Paul : Peut-être qu’il est temps pour nous de partir…
Autour d’eux, en dépit du vent et de la pluie, le cercle de lumière tombé du ciel ne cesse de s’amplifier, se parant d’une clarté si pure qu’elle en paraît presque surnaturelle…
Les deux vieillards, tout emplis d’une bienfaisante chaleur, redressent leur figure illuminée, et, se tournant l’un vers l’autre, se dévisagent sereinement avant de s’adresser une dernière salutation courtoise :
— Alors content de t’avoir retrouvé, Pierre… murmure le premier vieillard.
— Content aussi, Xavier… lui répond le second.
Ils se sourient.
Ils continuent de se sourire longuement. Un sourire confiant et apaisé.
Le sourire de toute une existence.
Ils continuent de se sourire…
…Jusqu’à ce que les contours chétifs de leur fantôme, silencieusement, loin des regards et des préoccupations du monde, se dissolvent dans le halo de pure lumière, et que leur enveloppe, changée en deux nuées volatiles de particules brillantes semblables à deux petits nuages évanescents, s’élèvent dans les hauteurs, flottant à l’assaut du ciel, montant là-haut, côtes à côtes, vers les nuages gris...
…Là-haut, tout là haut, à l’endroit où brille le soleil…
Lorsque le soleil disparaît à nouveau derrière la masse des nuages et que les ombres de l’automne reprennent possession des lieux, un calme irréel retombe sur le cimetière.
La pluie, elle, indifférente, se remet à tomber.
Avec insistance.