Rupture
Genre : SF
Thème : Rupture
Berlioz avait fait sa connaissance dans l’astroport d’Hellios. Il venait de terminer sa journée de travail au barrage, et avait dirigé ses pas vers le bar d’Icouque qu’il fréquentait depuis des années autant pour la qualité de son alcool de Merrou que pour le panorama magnifique qu’offrait la disposition privilégiée de sa terrasse : en hauteur, à l’air libre, fouettée par les embruns marins rafraîchissants, dominant l’immensité de la mer et les bandes infinie des plages de sable doré se déroulant en contrebas… Berlioz ne s’était jamais lassé de ce site, de sa beauté sauvage ouvertement offerte au plaisir de la vue, de son paysage de carte postale, comme se plaisaient à l’appeler les touristes fraîchement débarqués à terre…
Berlioz avait pris place à une table, en extérieur, fidèle à son habitude. Il dégustait son verre de Merrou par petites gorgées. Son regard était posé sur l’horizon, fixé sur un point lointain où le ciel et l’océan semblaient se rejoindre pour ne faire qu’un. Dans l’immensité épurée du ciel, les deux soleils de Vangelis, maîtres des lieux, se trouvaient dans la phase déclinante de leur révolution. Leur sphère incandescente, pareille à deux pupilles de lumière, irradiait déjà l’océan de striures mordorées annonçant l’imminence du crépuscule.
Un bruit, tout près de lui, l’avait brusquement tiré de sa contemplation. Un choc avait suivi, lui faisant malencontreusement renverser un peu du contenu de son verre sur le devant de sa chemise. Il s’était retourné, franchement mécontent. Une jeune femme – une touriste, n’avait-il pu s’empêcher de noter avec agacement –, tirant dans son sillage un cortège de bagages, l’avait dévisagé d’un air navré, s’était immédiatement répandue en excuses, et s’était efforcée de remédier à sa maladresse en s’emparant aussitôt d’une serviette abandonnée sur le plateau d’une table pour se mettre en devoir de frotter le pan de chemise imbibé…
— Je suis affreusement désolée, s’était-elle exclamée sur le ton le plus sincère.
Il avait souri en retenant son geste, lui avait pris la serviette des mains, et avait épongé autant que possible l’alcool qui avait détrempé le tissu.
— Ce n’est pas bien grave, avait-il répondu. J’en ai d’autres en réserve… Avait-il jugé bon d’ajouter pour dédramatiser la situation.
Il avait redressé la tête et c’est alors seulement qu’il avait pris conscience de sa beauté. C’était effectivement une touriste. S’il était incapable d’établir son origine, une seule chose, pourtant, était sûre : jamais il n’avait eu l’occasion de contempler une femme aussi belle…
La jeune femme lui avait rendu son regard en souriant et lui avait tendu sa main en signe de salutation :
— Je m’appelle Mira. Mira Torvalli.
Il avait saisi la main blanche et délicate entre ses doigts et l’avait doucement serrée :
— Berlioz. Berlioz Caster. Enchanté de faire votre connaissance. Même si j’aurais souhaité que les circonstances diffèrent quelque peu…
Il avait abaissé un regard faussement navré sur la tache d’alcool de sa chemise et avait ajouté :
— …tout du moins, pour ma chemise…
Ce trait d’humour avait fait s’élargir le sourire qui illuminait son visage.
Il s’était mis à sourire, lui aussi. Et, comme ça, parce que le ciel s’y prêtait, parce que la luminosité particulière des deux soleils s’accordaient peut-être avec ses pensées profondes, parce que l’alcool de Merrou qu’il avait ingurgité avait peut-être déjà dilué dans ses veines sa douce et bienfaisante chaleur, sans réfléchir, du tac au tac, il l’avait invitée à prendre un verre...
Elle avait accepté.
*
* *
Berlioz apprit par la suite qu’elle ne faisait pas partie, comme il avait cru le deviner au premier abord, de cette tribu de mammifères opiniâtres au comportement vulgaire plus connue, dans le reste de la galaxie, sous le qualificatif de « touristes », mais qu’elle oeuvrait en réalité pour le gouvernement impérial, et qu’elle se trouvait actuellement sur le sol de Vangelis dans l’exercice de ses fonctions…
Elle ne lui donna pas plus de précisions quant à la nature de son travail, et, ne voulant pas se montrer indiscret, il se contenta de ces explications.
Alors que les deux soleils, à quelques minutes d’intervalle, plongeaient leur couronne sous la nappe liquide de l’horizon en enflammant le ciel d’un couché de soleil à la beauté tout aussi sauvage que spectaculaire, ils poursuivirent leur conversation autour de leur verre de Merrou, alcool qu’elle confia, non sans délectation, consommer pour la première fois.
Sa mission sur Vangelis durerait une semaine standard, lui révéla-t-elle. Parce qu’elle ne serait occupée que le matin, elle disposerait de presque tous ses après-midis. Elle comptait bien mettre à profit ce temps libre pour arpenter l’île d’Hellios, découvrir la richesse réputée de sa faune et de sa flore aquatique, et même, si l’occasion lui en était donnée, visiter l’attraction incontournable qui faisait toute la renommée de la planète et qui attirait les touristes galactiques en masse : l’un des cinq barrages géants…
Lorsque Berlioz lui avoua qu’il était employé au barrage d’Hellios, elle ne put réprimer son engouement. Pour ne pas perdre de temps dans son exploration de l’île, l’idéal serait qu’elle s’adjoigne les services d’un natif de la planète… Berlioz comprit l’opportunité qui se présentait à lui et saisit sans hésiter la main que la jeune femme lui tendait. C’est avec une apparente décontraction qu’il se proposa d’endosser le rôle de « guide particulier » tout le temps que durerait son séjour. Elle accepta la proposition avec une gratitude sincère.
A ce premier contact, il s’était instauré entre eux un élan de sympathie naturel, et Berlioz sentait, aux regards brillants de la jeune femme, à ses gestes étudiés, à l’intonation de sa voix, à tout ce langage subtil du corps, que sous ce simple voile, en attente, se dissimulait l’éclat atténué d’un sentiment plus fort… Une attirance secrète que lui ressentait parfaitement. Un courant souterrain aussi puissant et immuable que les flux et reflux des marées de Vangelis que les cinq immenses barrages artificiels érigés à la surface des flots s’affairaient à capturer dans leur muraille pour les transformer en lumière et en chaleur…
Ils s’échangèrent leur code persocom et convinrent d’un rendez-vous le lendemain, dans ce même bar, en début d’après-midi.
Lorsqu’ils se séparèrent, elle pour rejoindre sa chambre d’hôtel, lui pour regagner l’intérieur climatisé de la petite cellule de son appartement, niché au dixième étage d’une ruche, le crépuscule s’était répandu dans le ciel comme une traînée d’argent. Les ombres coulaient sur le sol de la terrasse, et un vent frisquet, prenant sa source du grand large, soufflait dans l’air du soir. Au-delà de l’immense cloche translucide du dôme de régulation thermique qui recouvrait l’intégralité de l’île d’Hellios et protégeait sa population de l’aridité du climat, les premières étoiles commençaient à percer le dais obscur de la nuit.
*
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Il aménagea les horaires de son travail. Ainsi, ils purent se rencontrer tous les après-midis. Il lui fit connaître les plus belles splendeurs de son île. Parce qu’il disposait d’une position privilégiée en tant que contrôleur du Barrage, il avait accès à des sites où le commun des visiteurs n’avait tout simplement pas le droit de mettre les pieds… Loin de la marée humaine envahissante des touristes qui grignotaient, telle une armée de fourmis, les bords de plages libres, il l’emmena sur des parcelles de la côte complètement désertes, des endroits intimes et secrets préservés de la fréquentation populaire.
Ils se baignèrent dans la crique d’une plage de sable dorée où l’eau de l’océan était si limpide qu’elle en paraissait presque transparente. Des petites nuées de poissons multicolores enhardies fusaient entre leurs chevilles en râpant leur peau de leurs écailles. Dans le ciel, les deux soleils de Vangelis répandaient sur toute chose une chaleur rayonnante.
Ils se livrèrent aussi à l’une des activités touristiques principales proposée par l’île : la plongée sous-marine. Là encore, il profita de son laissez-passer pour avoir accès à des zones inédites. Ils prirent une corvette aérienne louée pour la circonstance, et, équipés de leur combinaison fibranne synthétique – membrane souple qui permettait la respiration sous l’eau – explorèrent les fonds de l’océan. Elle s’émerveilla de l’exubérante variété de spécimens que le parc aquatique renfermait : des formes de vies sous-marines de toutes couleurs, de toutes tailles ; tout un univers foisonnant de vie. Il l’emmena plus loin, vers les profondeurs obscures de la mer, pour qu’elle puisse admirer ce que peu de touristes ne pouvait même espérer entrevoir au cours de leur voyage : l’Archoropol, énorme organisme spongiforme de plusieurs centaines de mètres de longueur, sorte de barrière naturelle statique tapie sous les flots, espèce vivante immobile, comme figée dans le temps, auréolée d’une étrange luminescence pulsante, et qui évoquait, par son envergure, l’immense barrière de corail de l’Ancienne Terre.
En natif qui se respecte, il lui fit visiter les monuments incontournables de son île, tout en s’évertuant à lui retracer un bref historique de la colonisation de sa planète.
Sur Vangelis, l’homme vivait en parfaite osmose avec son environnement : tous les éléments naturels de l’écosystème susceptibles de produire de l’énergie saine étaient exploités à cette fin : les cinq immenses barrages bordant les cinq îles, les plaques de polytanne couvrant la toiture des infrastructures, les éoliennes aménagées sur les côtes inhabitées… L’homme puisait son énergie des ressources naturelles de son milieu : l’eau, le vent, l’océan. Et cette exploitation, s’il elle comblait ses besoins, ne nuisait en rien à son environnement. Car préserver intacte la pureté de la biosphère… Telle était la préoccupation essentielle du gouvernement de Vangelis.
Le troisième jour, elle lui demanda s’il lui serait possible de visiter le Barrage.
Le Barrage d’Hellios était le plus imposant des cinq barrages bâtis sur le monde-océan. Une structure énorme, aberrante dans ses dimensions. Une muraille de béton et d’acier culminant à quatre cent mètres au-dessus du niveau de la mer. Un colosse érigé contre la puissance rageuse des flots. Un édifice si grand qu’on pouvait l’apercevoir du ciel, et que l’ombre qu’il projetait sur le littoral méridional, en fonction de l’alignement des deux soleils, baignait l’intérieur des côtes dans une obscurité presque complète.
La fierté de tout un peuple.
Il n’accéda pas tout de suite à sa requête.
Certes, ils pouvaient lui faire visiter la superstructure du barrage en tant que simple touriste… Mais il voulait apporter à la jeune femme plus qu’une vulgaire visite extérieure… Le barrage avait l’air d’exercer sur elle une espèce de fascination. Il voulait répondre à cette attraction dans une juste proportion, et satisfaire pleinement sa curiosité : l’emmener là où nul autre touriste n’avait jamais eu l’opportunité de se rendre.
Et cela, son travail le permettait…
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* *
Ils partagèrent leur première nuit le quatrième jour.
Il était déjà tard, la journée touchait à sa fin.
Ils avaient passé tout l’après-midi ensemble. Il l’avait emmenée sur la côte ouest de l’île, pour lui faire admirer les vastes champs de gosinnes, énormes fleurs à corolle de velours et aux pétales rétractiles dont la pigmentation variait en fonction du taux d’intensité lumineuse ambiant : lorsqu’un nuage fugace passait dans le ciel épuré et occultait momentanément les rayons solaires, les milliers de gosinnes plantées dans le sol, réactives à la modulation lumineuse, changeaient subitement de couleur, répandant d’incroyables variations sur toutes la surface du champs. Parce que ces variations étaient totalement imprévisibles, le spectacle se révélait aussi excitant qu’éblouissant.
Ils étaient restés là, assis sur leur petit monticule rocheux des heures durant, à s’abreuver de cette beauté immanente inscrite à la source de la nature.
L’après-midi s’était écoulé sans qu’ils s’en rendent compte. Et alors que les deux soleils incendiaient la surface des flots et que la nuit courrait sur l’horizon, elle avait voulu prolonger cette journée un peu plus. A sa demande, il l’avait donc emmenée sur la côte est de l’île. Là encore, ils avaient bénéficié de la fréquentation touristique quasi nulle de l’endroit pour partager un intense moment d’intimité…qui s’était achevé sur un bain de minuit.
Sans une parole, juste par le dialogue secret du corps, simplement par les échanges du regard, ils s’étaient instantanément compris.
Il avait laissé glisser sur le sable blanc de la plage le tissu adaptif qui lui servait de vêtement. Elle s’était défaite de sa robe. Puis, entièrement nus, main dans la main, obéissant à un même élan, ils s’étaient enfoncés dans le va-et-vient des courants de la mer.
Au large, l’océan roulait son écume, et son grondement puissant et régulier faisait penser à la respiration sourde d’un énorme animal endormi, mais bienveillant.
Dans le ciel envahi de ténèbres, le firmament se parait des premières constellations.
L’eau jusqu’à la taille, bercés par la tendre caresse des vagues, ils s’étaient embrassés, ils s’étaient enlacés, chair contre chair unie par les flots. Sous l’éclairage argenté d’un quart de lune brisé piqué à un collier de nuages, ils avaient fait l’amour, passionnément, s’offrant l’un à l’autre sans retenu. Comme la mer et les cieux s’unissent sous le drap des ténèbres, ils n’avaient fait qu’un dans l’océan : une seule et même entité vibrante au diapason du plaisir partagé. Leur essence s’était mêlée aux flux des marées ; leurs gémissements synchrones, aux grondements turbulents du large.
Et le cercle de leur amour intégrait la nature dans sa globalité.
Jamais il ne devait oublier cet instant d’extase.
Jamais par la suite il ne devait en connaître d’autre aussi intense.
Il l’avait raccompagnée à son hôtel minuit passé. Il avait encore en bouche le succulent mélange du goût amer de la mer, et de son goût, suave et sucré, à elle…
Ils s’étaient quittés en s’embrassant langoureusement et en partageant une dernière étreinte fusionnelle. Et lorsqu’elle avait refermé la porte de son appartement, l’évidence l’avait envahi… Une évidence qui s’écrivait en deux mots :
Il l’aimait.
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* *
Il lui fit visiter l’énorme barrage d’Hellios à la faveur du cinquième jour.
L’énorme structure de béton et d’acier synthétique qui cernait toute la côte sud de l’île et se dressait à plus de quatre cent mètres de hauteur, bouchait complètement l’horizon. Une muraille étanche, un rempart infranchissable qui vous écrasait par sa taille monstrueuse. Un défie lancé aux lois de l’architecture et de la physique. Telles furent ses premières impressions lorsqu’elle le découvrit.
Il endossa son rôle de guide à merveille.
Sa carte de contrôleur lui ouvrait toutes les portes. Il connaissait le barrage dans ses moindres recoins. Et il lui en fit profiter.
Equipés d’un système d’oreillettes et d’émetteurs qui leur permettait de communiquer librement, et surtout, chose indispensable, qui atténuait le rugissement insoutenable des vagues de l’océan se pulvérisant sur les parois externes, ils se promenèrent à l’intérieur de l’édifice, longeant les interminables corridors qui courraient entre ses flancs…
Il la conduisit jusqu’au cœur du barrage, dans la cavité centrale où des millions de mètres cubes d’eau se déversaient, s’écrasaient en cascades tourbillonnantes et écumantes dans un fracas de tonnerre épouvantable.
Il pointa un doigt vers les cataractes vertigineuses, et lui dit, non sans fierté :
— Voici notre énergie vitale… La force prodigieuse que nous dominons permet de subvenir à plus des deux tiers de nos besoins énergétiques annuels…
Elle l’assaillit de questions. Tout s’emblait l’intéresser : le fonctionnement de tel ou tel mécanisme ; le taux de pression maximal supporté par les parois ; la force mise en jeu dans la production d’énergie… Il s’efforça de répondre à ses questions dans la mesure de ses compétences, et en négligeant, la plupart du temps, le secret professionnel que lui imposait sa fonction… Elle se montra extrêmement curieuse, fascinée par cette construction colossale bâtie de la main de l’homme. Alors, lui, il se sentit fier d’appartenir, de part son travail, à ce monument qui suscitait chez elle tant d’admiration…
Lorsque la journée s’acheva, elle l’invita à passer la nuit dans sa chambre d’hôtel.
Ils chevauchèrent les ondes de la passion jusqu’aux premières lueurs de l’aube.
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Il trouva le petit mot-persoc déposé sur son propre bureau le sixième jour.
Il était signé de sa main. Il reconnaissait clairement son style, si limpide, si pétillant, si vif… En lisant les mots, il entendait sa voix chaude résonner à ses oreilles…
C’était un message de rupture…
Elle lui annonçait que lorsqu’il en prendrait connaissance, elle aurait déjà embarqué sur l’une des navettes galactiques de l’empire et se trouverait certainement à des années lumière de la planète Vangelis, loin de l’océan, loin du barrage géant, loin de lui… Elle lui expliquait que l’aventure qu’ils avaient connue ensemble avait été intense, qu’elle laisserait dans sa mémoire et dans son cœur un souvenir impérissable, mais qu’il fallait faire preuve de réalisme et se rendre à l’évidence : leur relation ne pouvait pas aller plus loin… Leur relation était forcément un amour sans lendemain, un amour voué à la rupture…
Pas de détail supplémentaire. Aucune coordonnée. Aucune indication quant à sa destination... Juste ces quelques phrases anonymes, compilées en un bref message d’adieux. Petit texte s’ouvrant tout grand sur le vide de la mélancolie et de la solitude…
Il resta de longues minutes interloqué, sous le choc, le mot-persoc serré entre ses mains crispées, à lire le texte, à le relire, sans vraiment pouvoir y croire…
Puis il s’effondra en larmes.
Il lui en voulut à mort de l’abandonner si arbitrairement, si facilement, d’anéantir par ces quelques lignes assassines tous les espoirs secrets, tous les rêves fous qu’il avait pu nourrir sur eux deux… Lui qui était prêt, par amour pour elle, à tout abandonner…
Par la suite, il s’en voulut tout autant de s’être montré aussi crédule et de s’être laissé berné de la sorte sans avoir été capable de déchiffrer au préalable son petit jeu…
Malgré la tristesse et la douleur qui harcela son cœur les journées suivantes, la vie reprit son cours. Il réintégra ses responsabilités au barrage et s’absorba complètement dans sa tâche pour tenter d’oublier au plus vite cet épisode cruel de sa vie…
Mais quoi qu’il advienne, il ne devait jamais l’oublier elle…
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* *
Il prit sa place à son poste de sécurité comme tous les matins, à sept heures précises…
Les systèmes d’alarmes se mirent en branle à huit heure et quart.
Il ne comprit pas toute de suite l’importance du niveau d’alerte.
Une forte secousse émise au cœur de l’architecture du barrage avait été enregistrée par les capteurs de sécurité… Au début, il crut à un simple exercice de routine… Puis les images s’affichèrent sur les moniteurs de contrôle de ses écrans muraux… Et il constata que certaines caméras de surveillance, positionnés en des endroits particulièrement sensibles du site, avaient purement et simplement cessé de fonctionner… Il tenta de détourner certaines caméras pour obtenir un rendu vidéo des zones devenues inaccessibles. Sans succès. Alors, avant de dépêcher sur place une équipe de maintenance, plus par réflexe que par réelle conviction, il consulta les statistiques des capteurs de pressurisation installés sur les parois internes…
Et la situation lui apparut dans toute son horreur : les alvéoles de pressurisation des zones invisibles avaient presque toutes atteint en même temps leur seuil de tolérance critique.
Dans sa cabine, les sirènes d’alarmes se mirent à hurler de concert.
Il consulta précipitamment l’avalanche de données qui lui parvenait des capteurs de régulation thermique disséminés à intervalles réguliers sur les parois internes et externes de la superstructure du barrage. Lorsqu’il mesura l’ampleur du désastre, son épiderme se couvrit d’un frisson inextinguible, et sa langue, dans sa bouche, devint pâteuse…
Il s’empara de l’émetteur, et, usant d’une liaison prioritaire, entra en communication avec le service d’évacuation de l’île. C’est d’une voix stridente et affolée qu’il s’écria :
— Ici Berlioz, service du contrôle de pressurisation du Barrage. Nous avons un niveau d’alerte cinq ! Je répète : un niveau d’alerte cinq !… Il faut immédiatement lancer un ordre d’évacuation des quartiers sud et sud-est de l’île… Nos équipes de maintenance se rendent immédiatement sur place, mais nous ne savons pas dans quelle proportion le…
Un bruit l’interrompit dans sa transmission.
Quelque chose de monstrueux.
Un bruit assourdi, mais à la résonance tonitruante. Un grondement qu’on aurait dit sorti des abîmes les plus profonds de l’océan… Comme le craquement d’un pan de montagne qui se déchire… L’éveil d’une force colossale assujettie depuis trop longtemps et qui décide enfin de reprendre son droit sur la nature, sur le monde, et sur l’homme…
Alors il comprit…
Berlioz resta immobile, interdit, devant les images du barrage qui défilaient sur les écrans multiples de sa salle de contrôle : des pans entiers de la face interne du barrage étaient en train de se morceler : d’horribles lézardes, petits hiatus s’élargissant pareils à des sourires démoniaques, couraient à sa surface, galopaient sur la virginité du béton en formant un réseau aux ramures innombrables… Et l’arborescence ne faisait que croître… Les premiers jets d’eau commencèrent à percer la croûte réputée indestructible : des lamelles liquides horizontales projetées à pleine pression…
La catastrophe était imminente.
Il se rappela Mira, cette femme tant désirée, en qui il avait placé tant de confiance, tant d’espérance… Cette femme qu’il avait aimée d’un amour farouche, d’un amour passionnel…
Devant ses yeux humides de larmes, l’immense structure du barrage, fierté de la nation de Vangelis, prouesse de l’intelligence et de la science humaine, entamait irrésistiblement sa rupture. Berlioz demeura impuissant, dans l’espace confiné de sa cabine, à compter les dernières secondes de son existence. Une réflexion désagréable tirailla ses dernières pensées : la sombre certitude que le barrage n’avait pas pu parvenir à un tel état de délabrement par lui-même, et qu’une force extérieure avait forcément dû intervenir dans son processus de destruction…
Mais il n’eut pas le temps de pousser plus loin cette réflexion.
Car le barrage se rompit.
Et les flots furieux engloutirent l’île dans un fracas de fin du monde.
*
* *
Le moniteur-récepteur de la cabine de pilotage de sa navette spatiale personnelle fit retentir son petit tintement caractéristique. Le halo rougeâtre de la pré-transmission annonçait une communication cryptée classée confidentielle. L’écran fut traversé de quelques stries horizontales. Puis le visage d’un homme âgé apparut en son centre. Son regard inflexible se braqua sur elle. Il la scruta. Puis ses traits se détendirent manifestement, et l’ombre d’un sourire vint taquiner la rigidité de son expression :
— Bonjour TX66. Je tenais simplement à vous contacter avant votre départ… Pour vous féliciter : votre mission sur le sol de la planète-océan a été une totale réussite. La rupture du barrage d’Hellios a plongé le gouvernement centralisé de Vangelis dans un chaos sans précédent… S’il est encore difficile d’évaluer les répercutions que ce regrettable accident engendrera sur l’activité économique de la planète, il ne fait aucun doute que l’agence en sera la première bénéficiaire… Vous avez fait de l’excellent travail. Le comité directionnel s’est montré particulièrement satisfait de votre efficacité… Ce qui l’a incité à vous choisir comme agent principal de la prochaine mission qui se déroulera sur Tau Centor...
Un sourire de connivence s’inscrivit subrepticement sur le visage du vieil homme :
— …A votre retour de vacances, bien entendu, ajouta-t-il.
Il reprit sur un ton formel :
— Pour ce qui est de votre rétribution, la somme a déjà été virée sur votre compte, en crédits impériaux, selon votre demande...
Le vieil homme marqua une pause avant de conclure :
— Cela est dit… Je ne vais pas user de plus de votre temps. Profitez bien de vos deux semaines de congés. Elles sont amplement méritées. Revenez-nous en pleine forme. Car nous aurons encore besoin de vos compétences…
Le vieux monsieur ponctua son allocution d’un signe avenant de la tête auquel elle répondit par un sourire courtois.
La communication cessa et l’écran du moniteur redevint vierge.
La jeune femme, très belle, se retrouva seule dans le cockpit. D’un geste machinale de la main, elle entra sur le tableau de bord les coordonnées de sa prochaine destination.
Deux semaines de vacances : cette perspective réjouissante lui mit des idées de liberté en tête et compensa le goût d’amertume qu’avait laissée dans son cœur sa dernière mission.
Mira avait tant de choses à oublier…