La Déchirure
Genre : littérature blanche
Thème imposé : déchirure
Ils s’étaient aimés.
D’un amour pur, sans contraste, sans concession, sans compromis.
Aussi sûrement que le soleil embrasse chaque soir l’horizon, aussi intensément que son cercle flamboyant se fond dans la nappe liquide de l’océan, ils s’étaient aimés de tout leur corps, de tout leur cœur, de tout leur être. Durant ces cinq jours d’extase, ils n’avaient fait qu’un : une seule et même entité d’amour vibrante au même diapason de la passion.
Ils s’étaient rencontrés au bord de la mer, dans son pays à elle, sur une plage au sable chaud doré par les rayons incandescents du soleil. Le ciel, dégradé de pourpre et d’or rayé de strates longilignes vaporeuses, s’ouvrait tout grand sur un avenir radieux, plein d’espérances.
C’était en été.
Il était en permission. Il profitait de ses cinq jours de repos pour changer de décor, contempler autre chose que le béton uniforme des villes. Oublier. Et là, face à l’immensité limpide de l’océan, il avait trouvé l’apaisement régénérateur dont son esprit avait besoin.
Il marchait sur la plage, seul, perdu dans ses pensées lorsqu’elle était apparue.
Drapée d’une étoffe légère, elle avançait dans le sable fin, habillée d’un simple maillot de bain. Sa chevelure noire cascadait en boucles opulentes sur la ligne de ses épaules. Des mèches de jais s’agitaient dans son dos, torche sauvage excitée par le souffle du vent.
Elle avait redressé la tête dans sa direction et l’avait vu.
Il avait bu sa beauté : la symétrie impeccable de son visage, la délicatesse de ses traits, le teint halé de sa peau, le dessin sensuel de ses lèvres. Il avait plongé dans le noir de ses yeux. Et il avait lu dans son regard comme un reflet, comme un retour de flamme de sa propre passion naissante. Et il avait su, avec une conscience aiguë, à l’instant même où tous deux, mus par le même élan, ébranlés par le même courant souterrain d’émotions secrètes, s’immobilisaient l’un en face de l’autre sur les dunes, il avait su que sa vie venait de basculer.
En fond sonore, comme une respiration, le ressac incessant de la marée faisant gronder ses rouleaux d’écume contre les bancs de sable.
Ils avaient échangé quelques mots. Une conversation de pure forme. Elle, le visage illuminé de son sourire charmeur, lui, usant de son assurance décontractée.
Il l’avait invitée à boire un verre dans l’un des restaurants du centre ville.
Elle avait accepté.
Ils avaient convenu d’une heure.
Le soir venu, alors que les ombres oblongues se glissaient en grandissant sur le sol poussiéreux des rues et que le souffle tumultueux de la ville – le ronronnement des véhicules, l’éclat d’un klaxon, le ululement cyclique d’une sirène – commençait lentement de s’éteindre, comme aspiré par le crépuscule déclinant, ils s’étaient retrouvés autour d’une table et avaient partagé l’intimité d’un repas en tête à tête.
Ils avaient beaucoup parlé. De tout et de rien : de leur vie, de leur passé, de leur avenir. Du monde. De leur famille. De leurs amis. De leurs projets.
Ils avaient bu.
Le bourdonnement des conversations, mêlé à la douce chaleur de l’atmosphère et aux vapeurs capiteuses de l’alcool, avait établi comme une bulle autour d’eux : l’espace d’un instant, ils s’étaient retrouvés seuls. Coupés du monde.
L’un et l’autre.
L’un pour l’autre.
Ils avaient encore beaucoup parlé.
Ils avaient beaucoup ri, aussi.
Tout était tellement naturel. Ils avaient l’impression de se connaître comme des amis ou des amants de longue date. Le bonheur qu’ils éprouvaient au contact l’un de l’autre se passait d’explications. Pas besoin de mot pour lui donner consistance : ce bonheur n’était plus un concept abstrait ou une utopie vers laquelle on tend. Pour eux, il était réalité. Simplement.
La nuit s’était poursuivie dans l’espace étroit d’une chambre d’hôtel. Là, dans les creux ouatés de l’obscurité, sur le sommier récalcitrant du petit lit encastré dans le mur, dans les replis des draps légers de coton blanc, dans la tiédeur de la nuit murmurante au-delà de la petite fenêtre entrouverte, ils s’étaient offerts l’un à l’autre, se laissant couler sans retenue dans le fleuve sucré du plaisir. La vague de leur passion les avait submergés, les avait engloutis tout entiers. Ivresse fiévreuse et brûlante. Ils s’y étaient abandonnés comme deux âmes éperdues. Leurs corps s’étaient chevauchés, leurs membres s’étaient touchés, s’étaient palpés, s’étaient joints… Leur chair s’était embrasée du feu du désir. Leurs sens en éveil avaient brillé comme l’éclat de milles soleils. A plusieurs reprises, l’univers qui les entourait s’était contracté, avait vacillé, puis avait éclaté, vaporisé en un lointain inutile et inaudible, tandis que leur conscience, accédant à des niveaux de perception insoupçonnés, s’élevaient vers de nouveaux horizons de sensations.
Ils n’avaient fait qu’un.
Jusqu’à ce que l’aube nouvelle du jour vienne darder ses lamelles hésitantes au travers des lattes de bois des volets rabattus
Jusqu’à ce que les pâles faisceaux horizontaux du soleil viennent caresser leur peau encore luisante, traçant sur le territoire vierge de leurs corps entrelacés des auréoles mordorées.
Jusqu’à ce que dehors, la ville reprenne son souffle de vie interrompu : que les voitures arpentent à nouveau les rues de terre, que la devanture des magasins s’ouvrent dans un grincement de bois et de métal, que les premiers bonjours avenants se fassent écho…
Ils ne se quittèrent pas durant les quatre jours qui suivirent.
Chaque jour était un émerveillement renouvelé.
Chaque nuit, leur passion était un peu plus forte.
Lovés dans les bras l’un de l’autre, ils s’étaient livré leurs secrets. Ils avaient planifié l’avenir en faisant de grands projets : lui, une fois son service militaire achevé, viendrait la rejoindre ici. Ils s’installeraient dans une petite maison. Elle travaillerait en tant qu’institutrice. Il pourrait reprendre un petit commerce : vendre des fruits et des légumes. Ils se marieraient. Leur religion n’avait pas d’importance. Personne ne pourrait s’opposer à leur union. Si leur famille s’interposait, alors ils fuiraient. Ils quitteraient le pays et se réfugieraient en Europe. Dans le sud de la France. Ou en Angleterre. Ils prendraient un nouveau départ. Ils n’avaient pas peur de tout recommencer. Ils étaient prêts à tout abandonner pour concrétiser leur rêve. Car rien ne pourrait les empêcher de vivre ensemble.
Le jour de son départ fut consommé. Trop vite.
Ils s’embrassèrent sur le quai de la gare au milieu de la foule anonyme, indifférente.
Joues mouillés contre joues mouillées. Deux corps frissonnants fouettés par les soupirs du vent triste.
Il n’avait plus qu’un mois à remplir dans les rangs. Certes, la période allait être longue, mais c’est sur son échéance qu’ils devaient se focaliser : car écoulé ce délai, ils se retrouveraient. Et c’est ensemble qu’ils écriraient le bonheur sur le livre de la vie.
Le destin les arrachait l’un à l’autre. Ils espéraient que ce n’était que temporaire.
Ils se trompaient.
Ils se firent la promesse de s’appeler tous les jours.
Il embarqua dans le wagon du train en la couvrant de baisers. Ils voulaient tant se donner. Ils voulaient tant recevoir.
Le train démarra.
Elle agita ses bras en courant derrière lui, l’aspirant du regard, comme pour conserver en elle l’image indéfectible des traits de son visage.
Il grava la vision de son visage d’or aux yeux brouillés de larmes dans sa mémoire. Cette vision ne devait plus le quitter. Jusqu’à sa mort.
Ils vivaient tous deux au bord de la mer.
L’océan était le trait d’union qui les avait réuni.
L’amour, le courrant puissant qui devait les lier.
Ils s’étaient aimés. Passionnément.
D’un amour pur, sans contraste, sans concession, sans compromis.
Mais leur amour était impossible. Car, ultime rempart à la force de leurs sentiments, il y avait la barrière de leur culture et de leur religion respective qui s’érigeait entre eux et que rien, même la plus irrésistible des passions, même la plus incorruptible des volontés, ne pouvait abattre.
Passés ces cinq jours, ils ne se revirent jamais.
La vie les happa dans l’implacable tourbillon de ses évènements… L’histoire les fit glisser sur des pentes opposées, les séparant pour toujours.
Elle s’appelait Zahira. Jeune Palestinienne musulmane de 19 ans. Deux ans plus tard, habillée d’une robe noire, une robe de la mort doublée de trois kilos de TNT, elle devait se faire sauter dans un attentat suicide meurtrier qui coûterait la vie à quinze civiles israéliens.
Il s’appelait Ahiqam. Jeune Israélien juif âgé de 21 ans, sergent dans l’armée. Une rafale de balles palestiniennes devait le faucher deux jours après leur rencontre, au cours d’une intervention militaire dans laquelle six autres soldats devaient perdre la vie…
Leur amour s’était brisé sur le mur de la religion et de la guerre, rempart intangible qui divise les civilisations et soulève les foules. Mur insensible sur lequel viennent se déchirer les nations en devenir.
Aujourd’hui, le monde pleure l’enfant de paix que ces deux êtres innocents n’auront jamais eu...