Corps-Machine, deuxième partie
Travail mécanique. Travail absurde. Entouré des machines vrombissantes. De leur ronronnement impersonnel et continu. Des milliers de pièces de métal qui défilent devant mes yeux fatigués, et mon corps, réduit à un vulgaire prolongement exécutant, mu par un tel conditionnement physique que mes automatismes pourraient tout à fait se réaliser sans l’aval de ma conscience… Ma conscience qui finit par se débrancher du canal de la réalité. Une pièce défectueuse qui passe. Mon bras qui se tend, mes doigts qui se déplient, ma main qui agrippe le tronçon, le soulève du tapis amovible, puis le jette dans le caisson de déchets à mes côtés. Jusqu’à la prochaine pièce. Et ceci, de manière immuable, des heures et des heures durant. Soupir pneumatique de la broyeuse qui décortique. Ses scies d’acier qui désossent, qui dévorent, qui détériorent. Et moi, perdu dans les vapeurs d’huile et de mazout, moi, qui déraisonne. Et les ouvriers tout autour, particules d’humain anachronique repliées sur leur solitude, des fantômes silencieux, à l’échine courbée, leurs traits tirés par la fatigue des 3/8 à répétition, ces longs tunnel sans portes de sortie qui percent nos nuits sans qu’on puisse en voir le bout. Parce qu’il faut que le cœur de l’usine, quoi qu’il advienne, quoiqu’il en coûte, même si le prix à payer est une vie, il faut que ce cœur continue de battre. Toute cette prodigieuse machinerie, tout ce grand et vaste corps d’acier, de câbles, de plaque, de pistons enchevêtrés, cette architecture hurlante qui nous pompe, cette allégorie de l’humanité productive, il faut qu’elle continue de produire… Et nous, les ouvriers, bande de riens, et moi, seul comme tous, moi, fondu dans cette masse, croulant sous ce poids ineffable, avec mes mouvements saccadés, répétitifs, automatiques, moi et ma conscience qui se retire peu à peu de mon corps, qui s’efface peu à peu sous le martèlement assidu des débiteuses et sous l’éclat aveuglant des chalumeaux, moi et mon corps souffrant de ces choses noires qui croissent au-dehors semblables à un trop plein de néant nauséeux ou à une sorte de mécanique poussive intériorisée, moi, au milieu de cette inhumanité, je me désolidarise, je me déshumanise, je me machinise… Car on est ce que l’on fait…
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Je suis resté des nuits sans trouver le sommeil, hanté par la perspective d’être découvert à l’usine, de jeter en pâture à la minorité anonyme qui consiste mon cercle social maigrissant la monstruosité que j’incarne désormais. J’ai cherché toutes les solutions. J’ai envisagé tous les moyens. Des nuits et des jours durant. Sous la pulsion des rythmes percutant des machines de l’usine. Sous le claquement des plaques de fer régulièrement ciselées. Croyant trouver dans cette symphonie d’acier l’inspiration miraculeuse qui me libérerait de ma chute à venir… Et puis j’ai fini par trouver. Une évidence. Traduite en quelques mots. Je devais changer de peau. Tout simplement. Mon corps était malade. Comme je ne pouvais pas éradiquer la maladie, ce mal inconnu qui me dévorait de l’intérieur, je devais en couvrir les symptômes. Alors j’ai changé de peau. Je suis sorti au milieu de la nuit, au cours de l’une de mes innombrables insomnies, et, errant de ruelles en ruelles, j’ai fini par tomber sur ce que je cherchais. A l’angle d’une rue crasseuse et humide. Un clochard, tout aussi crasseux et tout aussi humide, vautré dans sa fange, exhalant l’alcool à plus de cent mètres. Je me suis approché de lui. Un pavé plongé dans un sommeil éthylique. Les yeux aux paupières condamnées comme de lourds stores de métal. J’ai sorti de ma ceinture le couteau de mon père. Celui que mon père utilisait pour achever son travail. A l’abattoir. Pour les bêtes vraiment retorses. Celui avec lequel il s’est tranché les veines du corps : les veines des poignets, mais aussi des cuisses, tranchées jusqu’à se vider, pareil à l’une de ces bêtes au regard affolé qu’il observait agonir. Et lorsque je suis entré dans la salle de bain, mon père, blanc comme le revêtement de la baignoire dans laquelle il flottait, blanc comme l’aile déployé du plus bel ange, blanc comme le tissu immaculé de la blouse des infirmières qui sont venues lui annoncer la mort de maman, avec ce sourire superficiellement désolé, superficiellement compatissant, parce qu’elles ne peuvent pas vraiment savoir ce que ça représente, la mort de ceux qu’on aime, la déflagration que ça produit dans le ventre, dans les poumons, dans le cœur, dans la tête, ce goût cancéreux de cendres lunaires qui vous reste, incrusté, et vous ennoircit de l’intérieur, un peu plus au fil des jours qui passent, mon père, donc, blanc, et immobile, la mâchoire affaissée exposant ses dents cariées, ses yeux grands ouverts, mais vides, comme deux cailloux morts, et puis son corps, donc, tout roide, et l’eau de la baignoire, rouge, rouge, rouge, aussi rouge que sa peau était blanche, blanche, blanche, et le couteau. Par terre. J’ai pris le couteau. Dans mes mains. Je n’ai rien dit à mon papa. Pas un au revoir. Je n’ai pas même scellé ses paupières, et je le regrette aujourd’hui. Car, lorsqu’il vient me visiter durant mes nuits, mon papa, je me dis que ses yeux sont restés ouverts, oui, obligés à demeuré fixés sur un monde dégueulasse qui ne cesse de lui salir son âme de mort. Mais je n’ai rien fait. Juste ce couteau. Dans mes mains. Puis la porte de la salle de bain. Puis celle de la maison. Et j’ai laissé derrière moi tout cela. Je suis parti en courant, pour ne plus jamais revenir. Et me voilà donc, avec ce même couteau. Devant le clochard. Ce couteau qui a pris la vie d’un père, a une chance de sauver peut-être celle de son fils. Curieux équilibre des opposés…
Je me suis approché du clochard. Et me suis mis au travail. Visant bien le cœur, épicentre vital, enfonçant en profondeur. Deux fois. Trois fois. Gestes vifs et précis. Puis, le clochard jaillissant de son sommeil, commençant de s’agiter en tous sens, comme un pauvre bougre qu’il est bien. Deux coups sauvages à la gorge. La lame du couteau sur sa gorge découverte, glissant sur sa peau en la cisaillant avec une précision de machinerie laser. La peau s’est ouverte et a déversé un flot généreux d’hémoglobine purpurine. Le clochard est mort dans un quasi silence, étranglé dans son propre sang. Je me suis attardé sur son agonie, fixant son fascié déformé par des années d’alcoolémie, un visage buriné, devenu figure grossière, vulgaire, comme ses pauvres haillons en charpies. J’ai eu soif. Soif de capturer cet inexprimable témoignage physique qui fait que l’on passe de la vie à la mort. Cela m’a fasciné. Comme par le passé. Je suis resté le regard braqué sur le clochard qui crevait, tranquillement, en pissant du rouge par flots cordiaux. Je voyais la lumière dans ses yeux qui reculait, qui s’effaçait. Je me sentis proche de saisir le si précieux moment de transition. Capturer la signification… Mais une voiture est passée à ce moment, dans l’une des rues adjacentes, et m’a brusquement tirée de ma contemplation. Et lorsque j’ai de nouveau posé le regard sur le clochard, il avait définitivement basculé, cul merdeux par-dessus tête, dans le noir chaudron où vont se racornir les âmes toute fraîches. Et devant moi, ne restait plus qu’un esprit mort dans un corps pourri. Et je me suis dit, comme sous le coup d’une soudaine illumination, que tous, vaste troupeau humain de la décadence traînant notre maigre carcasse, c’est ce que nous sommes, tout bien réfléchi : Esprits morts dans corps pourri. Peut-être moi plus que les autres... J’ai déshabillé le clochard. Ses fringues puaient. Quelque chose d’atroce. Une suffocante odeur de sueur, de merde et de pisse, se coulant dans celle, métallique, du sang… J’ai repensé aux odeurs de l’abattoir où travaillait mon père. J’ai aussi repensé, je ne sais trop pourquoi, à Eric BARDIER, prit dans les pales rotatives de la broyeuses de l’usine… Comme si ces différents évènements étaient souterrainement liés par des sortes de jonctions odorantes, secrètement universelles, secrètement intimes… Je me suis affairé sur le clochard, puis, une fois la plus grande partie de son corps mis à nu, je l’ai dépecé. Méthodiquement. Avec le couteau de mon père. J’ai pris sa peau. Vous seriez surpris de constater l’extrême facilité avec laquelle la chair se détache des fibres musculaires et nerveuses. J’ai détroussé le clochard comme on enlève un gant. J’ai découpé de grands rubans de peau que j’ai essuyés dans ses fringues poisseuses abandonnées en tas tout près. Puis, fièrement muni de ma nouvelle peau dissimulée sous l’étoffe de mon blouson, je suis rentré chez moi. Devant la glace de ma salle de bain, presque immédiatement, je me suis déshabillé, jetant dans la machine à laver mes vêtements ensanglantés, puis je me suis paré de cette nouvelle peau. Elle m’allait parfaitement. Une véritable seconde peau, si vous me passez l’expression. Surtout, les formes noires, qui me crevaient de l’intérieur et saillaient au niveau de mes bras, de mes cuisses, et de mon torse, se cachaient désormais à ma vue… Ma solution désespérée s’étalait donc devant moi, reflétée par le verre brillant du miroir.
Je souris.
Pour la première fois de ma vie, je me trouvais beau.
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Inspection des membres des équipes de travail ce matin. Ils nous ont placé tous contre un pan du mur extérieur, dans l’arrière-cour de l’usine. Alignés. Dociles. Proprement. Devant la surface de béton criblée d’impacts de balles. Il y avait plusieurs flaques rouges à mes pieds. Je n’y ai pas prêté attention. Car j’étais confiant. Je m’étais paré de ma nouvelle peau, et j’arborais fièrement mes bras dénudés. A la texture blanche et nette, sans la moindre trace de scorie noire, encore moins de toute marque de piqûres… Isnat est alors passé parmi les rangs. Son regard de fouine déshabillant avidement le pli de nos bras nus. Il s’est approché de moi. Lentement. Le soleil, bas dans un ciel couleur vomi, crevait ma peau blanche. Isnat est parvenu à ma hauteur. Il m’a lancé un long, long regard. Puis il a baissé ses yeux sur mes bras. Cherchant. Fouillant. En vain. Il m’a dévisagé de nouveau. Une expression monolithique, figée sur sa face de brute. Pas l’ombre d’un sourire. Puis il est passé au suivant. En conservant ce silence impeccable. Nous étions une dizaine à subir l’inspection. Aucun de nous n’a été jugé défaillant. Le soir, en rentrant chez moi, je me suis débarrassé de ma seconde peau. Pour retrouver mon corps pourri, et mon identité exécrée. Endossant de nouveau toute l’absurdité d’une existence trouée de vide. En attente de ma transformation à venir. Ou d’une prochaine inspection.
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J’ai appelé Marie. Depuis qu’elle est partie, je mesure un peu plus jour après jour, le gouffre béant qui aspire les vestiges de ma lucidité dont elle était l’ultime garante. Et cette réalité qui s’éloigne, comme un continent pollué abandonné par le navire de ma raison.
Comment faire pour qu’elle revienne ? Comment lui faire comprendre ce que je suis et ne suis pas sans elle ?
— Machis ?
— Oui, c’est moi.
J’éprouve une réelle difficulté à parler, à articuler des sons… Comme si les muscles de mes mâchoires, ainsi que mes cordes vocales, à force de ne plus être sollicités, avaient fini par s’ankyloser… Peut-être que la parole, vecteur de la communication, témoin de notre appartenance à l’humanité, me fuit, comme le reste…
— Qu’est-ce que tu veux ?
Je note son changement de ton. Un agacement mêlé de lassitude. Comme si après m’avoir reconnu, elle savait d’avance l’issu de notre conversation…
— Ecoute… Je suis désolé…
Je ne trouve pas les mots… Toujours cette absence abyssale d’émotions et de sentiments, en moi… Je comprends que de manière physiologique, j’ai besoin de la présence de Marie à mes côtés… Mais cela n’a rien à voir avec le cœur, avec l’amour… C’est juste, un besoin purement physique... Et comment utiliser les mots justes lorsque aucune passion ne les supporte ? Lorsqu’il n’y a rien derrière les mots ?
— Je voudrais que tu reviennes…
Je ne trouve rien d’autre.
Un long silence. Cassé par un bruit de fond, comme un murmure… Qui marque en tous les cas une présence. Aux côtés de Marie… Et immédiatement, ce simple bruit en arrière-plan m’impose une réalité assommante, et que dans ma naïveté, dans mon aveuglement égocentrique, j’ai été bien incapable d’envisager : Marie a déjà quelqu’un d’autre… J’étais son âme double, je suis devenu un intrus…
Je perçois, à l’autre bout du fil, une conversation étouffée. Je peux tout à fait me représenter Marie, le combiné du téléphone appuyé contre son épaule pour me cacher un échange qu’elle ne désire pas que j’entende. J’imagine son nouvel amant. Elancé. Sportif. Bien dans sa peau. Quelqu’un d’intéressant. Et là, à cet instant, le sentiment, l’émotion tant regrettée jaillit en moi avec une force inimaginable. Oh oui… Une émotion comme un éclair, qui me déchire en dedans, ou, plus justement, qui me pulvérise, comme une onde colossale remontant de mes entrailles pour submerger la grève de mon esprit, emporter mes pensées… Une émotion qui ne porte qu’un seul nom : la haine…
— Ecoute, Machis… Il faut que tu saches quelque chose…
Je repose lentement le combiné téléphonique sur son support. Au ralenti. En tremblant. Je suis tout ébranlé. Tout résonnant de violence contenue. La voix de Marie continue de s’exprimer au travers de l’écouteur, babillement aigu, mais je n’entends plus ce qu’elle dit. Et puis, au moment où je m’apprête à raccrocher définitivement, à couper nos liens pour de bon, quelque chose me retient, une idée qui s’incruste, aiguillée par cet incroyable sentiment de haine qui me possède tout entier. Je remonte aussitôt le combiné à mon oreille :
— …Vivons ensemble depuis trois mois. poursuit Marie. Et nous sommes heureux…
— Je veux juste te voir… Que je lui souffle, en la coupant. Te voir une dernière fois…
Un nouveau silence. J’entends une inspiration profonde. Qui est plus le reflet d’une indécision à saisir que celui d’une résolution qui condamne…
— Machis… Ecoute…
Mais je l’interromps de nouveau :
— Une dernière fois. Marie. Pour ce que nous avons vécu ensemble. Pour ce que nous avons été. Je pars. Je m’en vais. Une dernière fois.
Je sens que mon mensonge a éveillé en elle un bouquet de questions. Qu’elle tait. Peut-être aussi, des remords, un élan de culpabilité. Difficile à dire.
— D’accord, lâche-t-elle dans un souffle.
Je redeviens vide à l’intérieur. Parce que j’ai pris ma décision.
Je lui dis l’heure. Et le lieu.
Ce sera notre dernière rencontre.
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Je me traîne comme la vieille loque agonisante que je suis vers Marie. Elle se tient devant la porte de l’usine. Elle darde ses yeux fous sur moi. Cherchant à comprendre ce qui se passe. Ce que je suis en train de devenir. Je ne veux pas partir comme ça. Sans laisser de trace. Je ne veux pas que ma vie se résume à une vulgaire virgule sur le livre des hommes. Non. Je veux laisser ma trace imprimée dans la trame du papier. En profondeur. Je sens – mon Dieu, je te hais –, je sens les choses noires qui enflent sous ma peau. Ma chemise, mon pantalon, mes vêtements gonflent sous ce jaillissement spontané d’acier que ma volonté est incapable de contrôler. Je dois présenter à Marie une jolie vision d’horreur. J’essaye de me figurer. Moi. Marchant dans la pénombre de cette grande salle vide, avec le bruit des machines en fond sonore. Et à chacun de mes pas, mon corps déchiré de toute part, qui se déforme outrageusement, l’enveloppe foutue de ma chair blanche qui se perce, qui éclate, alors que l’acier luisant pousse, et sort, et s’extrait sous le tissu diaphane. Marie me fixe. Il n’y a plus une once d’amour dans le fond de ses yeux. Il n’y a que la peur. Une peur totale. Qui m’engloutirait tout entier si je n’en étais pas la cause. Je continue d’avancer. Je trébuche. Gêné dans mes mouvements par ces protubérances immondes qui continuent leur inexorable évolution. Je parviens à la hauteur de Marie. Oui. Je suis devant elle. Je transpire. Ma transpiration s’écoule, perle froide sur l’acier froid qui me transperce. Je sens l’une de ces choses noires pousser, pousser trop fort. Comme un membre érectile, dure et sauvage. Il déchire l’étoffe de ma chemise. Je vois son extrémité pointue se dresser bien droit, comme un dard. D’autres tronçons mettent mes vêtements en charpies. Dans mon dos. Sur mes jambes. Le bruit du tissu qui craque est aussi horrible que la douleur, nouvelle, cuisante, rouge vif qui me submerge. Marie ouvre la bouche. Certainement pour hurler. Mais rien ne sort. Ça reste coincé à l’intérieur. Dans ses poumons. On dirait qu’elle suffoque. Ne me trouve-t-elle pas à son goût ? Je franchis les derniers mètres qui nous séparent. Et là, comme un Jésus accueillant toute la misère du monde, comme l’amant en mal d’amour qui rejoint la belle qui a calciné son cœur, pour une ultime étreinte, pour marquer l’absurdité de toute chose en ce bas monde, pour prouver à ce Dieu qui n’écoute pas que l’amour n’est rien qu’une ineptie, que tout, ici, sur Terre, est forcément déçu car tout mouvement vers l’avant conduit irrémédiablement vers le point de chute fatal, pour toutes ces raisons confuses et pour bien d’autres encore, pour la cruauté, la violence, la mort, l’absence de sens, j’ouvre grands mes bras. Mes bras qui ne sont plus que des moignons hérissés de pales d’acier noirs et luisants. J’ouvre grand les bras. Le bruit des machines, mécanique et obstiné, trace un sourire sonore abrutissant-ahurissant au dessus de mes épaules. Je souris. Je touche Marie. Je rentre en contact avec sa chair. Sa peau si douce, que j’ai tant de fois parcourue de mes mains délicates, de mon touché attentionné. Elle tente un pas en arrière pour esquiver, mais il est trop tard. Et l’horreur la cloue au sol aussi sûrement que si ses pieds étaient coulés dans le béton. Je l’entoure de mes bras bienveillants. Dans une étreinte mortelle. Le dernier baiser de l’amant à sa belle. Le monstre d’acier – verge de fer – rejoignant sa dulcinée – vierge de chair. Comme autant de lames aiguisées, les choses noires qui me sortent du corps pénètrent irrémédiablement sa chair lisse. Elle hurle. Marie hurle pour de bon. De toutes ses forces. Je murmure quelque chose. Que je ne comprends pas. Je cherche à la rassurer – mon petit oiseau – ou peut-être à taire ces cries perçants qui m’indisposent. Je resserre mes bras, et mes jambes autour d’elle. Mon torse découpé contre ses seins menus. Mon ventre déchiré contre son nombril creux. Mon corps déformé contre sa silhouette gracile. Le sang suinte à gros bouillons de partout. De ses blessures qui s’ouvrent comme autant de vulves que mes phallus d’acier lubrifiés écartèlent, lentement. Je la pénètre de toutes parts. Marie hurle très franchement. Son cri se répercute sur le haut plafond de la salle de l’usine, broyé par le raclement-ronflement des machineries insensibles qui poursuivent leur lent travail de décohérence. Je resserre mon étreinte. Nous ne faisons qu’un à présent. Les choses noires qui me sortent du corps poursuivent leur croissance, s’enfonçant sûrement dans le corps de Marie qui est agitée de violents spasmes. Elle se débat fortement, comme un animal pris au piège cherchant à fuir, mais il lui est impossible de se libérer. Le sang nous recouvre tous les deux, comme un fluide-linceul scellant à jamais notre désunion. Les filets de cuivre forment un lacis complexes sur le sol nu de l’usine. Recouvrant la poussière et les débris d’acier. Marie met un certain temps à s’arrêter de crier. Je suis presque surpris. La vie s’accroche désespérément au corps. Avec ténacité. Il faut beaucoup d’effort pour en trancher le fil. Mais bientôt, cela vient. Les soubresauts de Marie s’espacent progressivement. Elle cesse bientôt de crier. Je lève la tête, toujours souriant. Un bulbe me sortant du front occulte une partie de ma vision. Et je sens aussi d’autres horreurs noires sortir de mon visage défiguré. Je n’ai plus rien d’humain. Sum Machina. Je plonge mon regard dans les yeux de Marie. La petite flamme est en train de vaciller, de s’éteindre, comme une flammèche aspirée tout au fond d’un puits. Je tente de la capturer. Cette flammèche. Pour essayer de comprendre. De savoir. Qu’est-ce que cela signifie ? Le but de toutes choses. Pourquoi ? Je veux comprendre. Je veux comprendre la mort, à défaut de comprendre la vie… Mais il n’y a rien. Comme ma mère avant elle. Pas de révélation. Pas de flash de lumière embrasant mon esprit. Pas de compréhension nouvelle. La mort est une étape purement mécanique. La vie est là, puis l’instant d’après, elle n’y est plus. Simple transition neutre d’un état à un autre. Et c’est tout. Il n’y a rien à prendre. Il n’y a rien à comprendre. Le corps de Marie, dépossédé de sa volonté, s’affaisse mollement entre mes mains comme un tas de chiffons. La vie n’actionne plus ses nerfs, ses muscles, ses membres. Tout simplement. Marie est une poupée morte. Le sang poursuit son écoulement saccadé par les larges et multiples hiatus qui sourient sur sa chair. La jupe déchirée est entièrement maculée du sang rouge. Je ferme les yeux. Je me dis, dans un accès stupide de romantisme, que, certainement, je vais mourir à mon tour. Que la tragédie possède ses règles strictes. Que je l’ai tuée. Et que je dois maintenant payer. Je dois mourir à mon tour. Je me dis que je vais être libéré, enfin, de cette folie qui m’enchaîne à l’existence. De cet enfer du décor que je subis au quotidien. Je relâche Marie. Empalée qu’elle est, je suis obligé de la repousser pour me séparer d’elle. C’est obscène. Affreux et écoeurant. Mais je ne sourcille pas. Marie s’écroule. Dans un bruit mouillé. Je garde les yeux fermés. J’attends… Quoi ? Que la foudre vienne me frapper ? Que le toit de l’usine s’écroule pour m’engloutir à jamais ? Oui. J’attends que l’on vienne me punir. Pour ce que j’ai fais. Pour ce que je suis…
Mais rien ne vient. Il n’y a pas de logique en ce bas monde. Il n’y a pas de justice non plus. Simplement ce long sentier nous menant à la décohésion. Et moi, et d’autres aussi, des générations à venir, nous sommes broyés par cette usine monstrueuse qu’est devenue la réalité ; nous sommes avalés tout entier par ses rouages – tabassés ! Pulvérisés nos pensées ! Et nos émotions ! Et nos espoirs les plus secrets ! ; nous sommes recrachés sur le tapis mobile des années qui continuent, infatigables, de rouler en une morne procession mécanique, sans but ; nous sommes ferrés par la désillusion au plancher de l’usine à déconstruire les rêves ; et notre dernier cri s’achève là où commence celui des premiers nés : dans le gouffre palpitant du ventre de l’entropie. Car la chaîne, immuable, doit se perpétuer.
Et dans « perpétuer », il y a « tuer ».
C’est étrange. Je souris. Quelque chose vient de se déclencher en moi. Une étape, que je serais bien incapable de traduire en mots. C’est presque…agréable. Ce n’est pas une révélation. C’est quelque chose de plus subtil, et qui ne provient pas de l’extérieur, mais qui s’est élevé de l’intérieur, de mes entrailles, tout au fond. Je sens que ces choses noires qui me sortent du corps ne sont des corps étrangers que parce que je le veux. Elles sont peut-être nées avant moi. Elles remontent peut-être à la nuit des temps… Peut-être que si je les écoute, elles me montreront des voies nouvelles. Quelque chose de miraculeux. Comme un but.
Je tends les bras devant moi. Horriblement saccagés par ces jaillissements erratiques d’acier noir et acéré. Je ne les trouve plus horribles, ces membres hérissés. Ces choses noires sont en moi. Elles font partie de moi, de mon corps, mais aussi, elles se posent comme un prolongement de ma pensée, de mon esprit, de mon identité. Je ne les rejette plus. Au contraire. Je les accueille. Je les accepte. Elles ne sont plus parasites. Elles sont moi.
Sur un simple effort de ma volonté, les choses noires qui me sortent du corps se rétractent, rentrent dans ma chair. Je retrouve ma forme originelle. Ce corps affublé d’une maigreur famélique, les jambes allumettes, les bras ballants. Je suis tout mouillé de sang. Mais je suis content.
J’enjambe le cadavre sanguinolent de ma troisième victime et m’avance solennellement vers la porte de sortie, armé d’une détermination nouvelle.
Mon corps-machine s’est réalisé.
Il n’y a qu’une machine qui puisse défier un système de machines.
Dès lors, ma vie ne fait que commencer.
FIN
12-10-2008