Corps-Machine, première partie

Publié le par Lukasland

J'ai envoyé cette nouvelle pour tenter de participer au recueil Escale 2010. Bien entendu, j'ai été recalé. A noter que le style volontairement maladroit du narrateur est un parti pris : je voulais que par sa concision et son aspect primitif, il reflète le processus de réalisation du narrateur.
Merci à Serge Lehman pour son aimable mot.




            « Une lettre d’exhortation à un ami pour le porter à chercher, et il répondra : mais à quoi me servira de chercher, rien ne paraît. Et lui répondre : ne désespérez pas. Et il répondrait qu’il serait heureux de trouver quelque lumière, mais que selon cette religion, même quand il croirait ainsi, cela ne lui servirait de rien, et qu’ainsi il aime autant ne point chercher. Et à cela lui répondre : la Machine. »

 

            Pascal. Pensées.

 

 

            I needed to believe in something 

I need you to believe in something.”

           

The Chemical Brothers - Believe

 


 

            J’ai commencé à devenir une machine. Des choses me poussent des bras. Ça sort de ma chair. De ma peau. C’est pointu, aiguisé. Et noir. Je tente de le cacher aux autres. A ceux de ma connaissance. C’est difficile. Les choses qui sortent de ma chair sont voyantes. Et j’ai peur qu’on les remarque. Je porte des chemises à manches longues. Même en été lorsqu’il fait chaud. Pour couvrir ma monstruosité.

            Je ne me souviens plus comment j’ai découvert les choses qui me sortent de la peau. C’était un matin, je crois. Il devait faire jour. Mais à peine. Je crois qu’il ne fait jamais vraiment jour, ici. La nuit, j’ai l’impression, elle se prolonge. Elle déborde. Comme s’il elle n’avait pas assez de place. C’est peut-être la nuit, que j’ai attrapé. C’est peut-être la nuit qui me pousse dans la peau. Je ne sais pas. C’est étrange. Un matin, donc. Oui. Je me lève. Seul. Je vis seul depuis que Marie m’a quitté. Dans un petit appartement décrépit. Je me lève et me dirige vers la salle de bain. Je croise mon reflet dans la glace. Visage livide, peau exsangue, yeux aux pupilles mortes profondément enfoncés dans des orbites caverneuses. Les os saillent sous ma peau. Je suis trop maigre. Peut-être que les choses qui sortent de ma peau sont mes os ? Peut-être que mes os sont noirs ? Je m’observe machinalement dans la glace. Et là. Je sens une boursouflure. Sur mon bras droit. Juste en dessous du coude. Je palpe de ma main gauche. Une bosse. Un truc qui fait clairement saillie. Je lève le bras pour l’examiner dans la glace. Et là. Oui. C’est horrible. Il y a quelque chose qui sort de ma peau. Quelque chose de noir. J’ai soudainement très peur. Car c’est grotesque. Je veux dire, ce n’est pas possible. On peut attraper des maladies de la peau. De l’eczéma, de l’herpès, de l’urticaire. Que sais-je encore… Mais là, ce n’est pas quelque chose de pathologique. C’est dur au toucher. Comme un objet coincé dans mon corps et qui chercherait à sortir. J’essaye de me rassurer en me disant que je rêve. Il m’arrive souvent d’avoir le plus grand mal à dissocier le rêve de la réalité. Les journées se ressemblent toutes, vous ne trouvez pas ? La vie est absurde. Le corps humain est assujetti à un rythme biologique immuable, qui nous enchaîne à l’infinie redondance de l’existence : le sommeil, l’excrétion, la nutrition, la reproduction, le travail. Nous naissons déjà en machines. Des fois, je rêve que mes phases d’éveil sont en réalité des rêves. Je rêve que je rêve mon existence… Et lorsque je me réveille sur les premières lueurs crasseuses de l’aube, j’ai un poids très lourd qui m’appuie sur la poitrine. Une peur oppressante. Je sens, à la lisière de ma perception, que des choses fluctuent. Comme des ombres. Fuyantes. Que je ne peux pas saisir. Quelque chose comme l’envers du décor. Je pense que nous vivons dans l’enfer du décor. Mais je m’égare. Excusez-moi. Il y a donc ces corps noirs que j’ai remarqués sur ma peau. Ils se sont étendus progressivement. A mon bras droit, quelques jours plus tard. Puis de semaines en semaines. Inexorablement. Sur mon torse, juste sous mes côtes. Puis sur mes cuisses… Ce n’est pas douloureux. C’est simplement…monstrueux. Alors je le cache. Tant bien que mal. Je n’ai qu’une peur irraisonnée : que ces choses finissent par gagner mon visage, par violer les traits lisses de ma figure. Par me transformer aux yeux des autres en monstre. Alors, chaque matin, avant que la nuit n’essaye de trouver le repos et que moi je me coule dans l’absurdité renouvelée de mon quotidien, je m’examine dans la glace, minutieusement. Mon visage. Mes joues. Mes pommettes. Mon front. Mon cou aussi. Je détaille tout. La moindre parcelle de ma peau claire. A la recherche de la première saillie noire qui marquerait l’inéluctable accélération de ma déchéance.

 

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Je travaille dans une usine. Dix heures par jour. Nous fabriquons des objets métalliques destinés au grand chantier de déconstruction. Nous sommes rapides. Des ouvriers de première catégorie. J’appartiens à la branche B7. Celle chargée de la vérification et du contrôle des pièces moulées. Mes yeux voient défiler environ cent vingt milles pièces journalières. Par un automatisme dû à des années de pratique, la moindre pièce défectueuse accroche mon regard. Elles roulent toutes sur un tapis en caoutchouc mobil, vers des étages supérieurs qui me sont inconnus. Lorsque la pièce frappe mon regard, je m’en empare et la jette dans un caisson de recyclage situé à mes côtés. Quelqu’un se charge de se débarrasser du caisson lorsqu’il est plein. Avec le temps, je suis devenu une véritable machine. Aucun tronçon n’échappe à la vigilance mécanique de mon optique infaillible. Des fois, les objets métalliques arborent des formes étranges. Ils ne sont pas tous moulés sur le même prototype. Il en existe plusieurs variantes, plusieurs modèles. Il y a des formes étranges, oui. Plus flagrantes encore chez les pièces défectueuses. Avez-vous remarqué que dans « défectueuse » il y a « tueuse » ? Peut-être que le métier nous tue lentement. Certaines pièces ont la forme d’une mâchoire grande ouverte, comme figée sur un hurlement d’éternité. Oh, ce n’est pas une mâchoire humaine. Non. Ce serait plutôt une mâchoire de robot. Figée. Et métallique. Lorsque je rentre chez moi, mes globes oculaires sont tout injectés de sang. Je ne dors pas tout de suite. C’est impossible. Car lorsque je ferme les yeux, je vois passer des milliers de tronçons métalliques. Qui s’en vont nourrir l’industrie insatiable. Alors, je perpétue l’immuable rythme de ma stérilité existentielle : j’allume la télé. Les images projettent des flaques molles et colorées sur les murs nus de mon salon plongé dans l’obscurité. Abruti de fatigue, je me laisse abrutir par les derniers soubresauts de la vacuité humaine dont la télévision demeure le plus éloquent vecteur. Quelques fois, je m’endors. Quelque fois pas. J’oscille à la lisière de l’éveil. Et du sommeil. Entre le rêve. Et la réalité.

J’essaye d’oublier que j’existe. Mais c’est impossible.

           

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            Il y a eu un accident de voiture. Sur la route. Je rentrais du travail. Et le jour se fondait déjà dans la nuit, comme une gorgée maladive de plomb bilieux. Sur la portion de Nationale. Un embouteillage. Je suis passé, au pas, devant la scène du carnage. Il y avait les forces de sécurité déjà actives sur place. Avec déploiement de cordons. Une collision frontale. Deux voitures lancées à tombeau ouvert, et se percutant de plein fouet. J’ai clairement vu, dans ma tête, la valse joyeuse des corps dans leur habitacle. La compression sous l’impact impossible au moment P. L’acier et le verre qui cisaillent la chair, les os, les muscles, les tendons. Fusion des éclats froids et des fluides chauds. J’ai aperçu les cadavres. Désarticulés. Une dame. Avec sa robe en lambeaux. On venait de la désincarcérer de l’amas compact de taule et de verres qu’était devenu son véhicule. Le devant de sa poitrine était complètement enfoncé. L’un de ses bras pendait comme une branche morte, adoptant un angle impossible. Elle ressemblait à une poupée dégonflée qu’un enfant mal intentionné aurait malmenée. Elle était morte. Sa tête inerte ballottait sur ses épaules, agitant sa chevelure de jais. Les forces de sécurité faisaient leur boulot, le visage impassible, les gestes automatiques. Des corps morts sous la friction de l’acier, ils en voient tous les jours. C’est leur boulot. C’est une routine. La routine de la route. Ils ont aussi dégagé un monsieur. Il n’avait plus de tête. Et un gros morceau de ferraille s’était fiché dans la partie supérieure de son corps. Cette vision m’a rappelé les choses noires sur mon propre corps…

Les gens sont des machines. Les gens sont tués par des machines. Je suis en train de devenir une machine.

            J’ai détourné les yeux et ai appuyé sur la pédale d’accélération de mon véhicule pour laisser derrière moi ces gens morts.

            Le soir, je n’ai rien mangé.

 

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            J’ai fréquenté plusieurs filles. Attiré, comme tout le monde, par cet élan atavique que l’on porte en nous, l’instinct de reproduction hérité des générations passées. Des filles belles. Des filles intelligentes. A la peau très douce. J’ai longtemps vécu de fréquentations sporadiques, intermittentes, aussi irrégulières que mes rares phases de sommeil. Des amours en pointillés sur la page vide de mon existence. Le sexe a longtemps été pour moi une décharge. Quelque chose de nécessaire à mon équilibre. Ou en tout cas, à ma volonté de survivre. Si j’ai au fil du temps perdu le goût de la nourriture, je n’avais pas – tout du moins, jusqu’à l’apparition du fléau noir qui palpite sous mon corps – je n’avais pas encore perdu le goût du sexe. Je n’ai connu qu’une relation « sérieuse ». Elle s’appelait Marie. Une fille bien. Je pense que c’est ce qu’aurait dit mon père. S’il l’avait connue. Une journaliste. Employée dans un petit quotidien régional : « Nos derniers jours ». Une fille vraiment vive d’esprit. Après l’amour, nous discutions, intimes, dans l’épaisseur duveteuse de l’atmosphère de ma chambre saturée de l’odeur âpre de notre sueur se mêlant à celle plus musquée de nos flux. Nous discutions de littérature, de musique, de cinéma, allongés épuisés mais comblés sur le sommier de mon lit défait. J’aime la musique et la littérature. Et Marie en connaissait un rayon. Ils nous arrivaient aussi de chercher un sens à la vie. D’essayer de comprendre pourquoi. Nous nous soutenions mutuellement. Nous imaginions. Nous nous découvrions aussi, semblables à de petites îles perdues sur l’océan du grand Tout, chacun se révélant l’explorateur de l’autre. Nous tentions d’éclairer la réalité de nos maigres connaissances, de nos expériences superficielles. Avant de replonger tout entiers dans la marée sucrée-intense du sexe, sous le froissement d’étoffe des draps lisses tissant comme une toile nous enveloppant dans un cocon de bien-être exclusif. Nos ébats duraient longtemps. Jusqu’à ce que le temps s’oublie. Elle s’endormait, contre mon épaule. Je n’étais pas aussi maigre qu’aujourd’hui, à cette époque. Je conservais encore toute la vigueur de ma jeunesse. Alors, dans la pénombre, avec en tapis sonore le souffle rond de la nuit urbaine me parvenant de la fenêtre entrouverte, j’allumais une cigarette et je contemplais Marie à mes côtés. J’essayais de chercher en moi le reflet même émoussé de cette précieuse étincelle que l’on appelle le bonheur. Je cherchais en moi un léger sursaut de ce courant chaud, là, dans ma poitrine, au niveau de mon cœur. Mais il n’y avait rien. Comme si j’étais vide à l’intérieur. Comme si j’étais né mort à l’intérieur… Alors je terminais ma cigarette en fixant le plafond crénelé et en prenant grand soin de ne pas tirer Marie de son sommeil. Je la contemplais encore. Je me disais qu’elle était belle. Que peut-être, nous pourrions essayer de faire un bout de chemin ensemble sur la route chaotique de la vie. Je mettais à nouveau ma réaction intérieure à l’épreuve de cette perspective. Mais rien. Toujours le néant. Trait plat. Alors j’écrasais ma cigarette dans le cendrier débordant de mégots trônant sur ma table de chevet, et j’essayais de dormir.

Derrière la fenêtre, le ronflement mécanique de la ville se perpétuait, inépuisable. Un soupir soulignant l’absence de sens de nos existences.

           

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            Mon père travaillait dans un abattoir. Il était propriétaire d’une ferme. J’ai très peu de souvenirs de ma mère. Elle est morte. J’étais très jeune. J’avais six ans. Je me souviens de sa longue chevelure dorée. Qui me chatouillait d’aise lorsque je me précipitais dans ses bras et qu’elle se penchait pour m’attraper et me soulever du sol. L’impression d’être alors un géant. Je me souviens aussi de son odeur, mon nez contre la chair douce du plie de son épaule, de son parfum, qu’il m’est arrivé, il n’y a pas si longtemps, de respirer en pleine rue, et dont l’essence enivrante – mais surtout, ce à quoi elle était reliée en moi, cette image chérie de la mère – et dont l’essence enivrante, aussi soudaine qu’inattendue, bouleversa mes sens à un point que j’en restai cloué sur place, en pleine rue, tout envahi de cette palpitation de souvenirs enfouis, éclatants à ma mémoire comme autant de soleils de mélancolie… Je me force à ne garder d’elle que ces grappes heureuses de souvenirs. Le mouvement fluide de sa longue chevelure, son parfum… Je jette un voile sur son agonie atroce. Qui me hante. Encore. Certaines nuits. Impossible d’oublier. Mon père n’a pas pu lui non plus… Jusqu’au bout.

             

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            — Et tu ne veux pas chercher un boulot ailleurs ?

            Marie se tient assise devant moi. Une cigarette dans sa main droite. Elle me fixe de son regard triste teinté de commisération. Nous avons déjeuné ensemble, dans un petit restau miteux. Notre couple bat de l’aile. Nous partageons la même chambre depuis six mois à présent. Pour moi, c’est une première. Mais quelque chose, ce truc qui déraille en moi, nous fait nous éloigner l’un de l’autre, quoi qu’on fasse, de jour en jour.

Je la dévisage et tente de lui sourire. Je n’y arrive pas.

            — J’ai déjà cherché, je lui réponds.

            Il est presque quatorze heures, et le restaurant s’est pratiquement vidé de sa clientèle. Il y a une dame âgée et solitaire installée à une table, contre la vitre donnant sur la rue. Elle achève un café fumant. Il y a le jeune commis, un noir joufflu, qui tient le bar et qui s’échine minutieusement à remettre en ordre son petit univers : bouteilles, verres, cendriers... Il y a aussi un monsieur installé derrière moi. Je peux entrevoir son reflet sur la baie vitrée qui me fait face. Il lit un journal largement déplié dont les titres m’échappent. Dehors, à l’extérieur, la lumière n’est pas claire. Le ciel est taciturne et répand sur les rues et le macadam noir une espèce d’ombre glauque et fiévreuse. En parfait accord avec mes pensées.

            Marie me parle. Mais je ne comprends pas ce qu’elle me dit. Je la force à répéter.

            — Excuse moi…

            Elle se renfrogne et puise une nouvelle bouffée à sa cigarette :

            — Je disais, tu pourrais essayer de postuler chez…

            Je hoche la tête de manière presque imperceptible. Un geste purement mécanique. Marie s’agite. Peut-être agacée. Peut-être simplement pressée. Certainement désolée pour moi. Elle commence à me connaître. Au contact prolongé de l’autre, on apprend beaucoup. Et elle ne connaît encore que la surface de ce que je suis réellement. Elle continue de me parler. Mais je ne comprends pas ce qu’elle me dit. J’observe en silence ses lèvres qui remuent pour déverser leurs flots de mots. Les mots, comme nous, comme ce monde tout autour, n’ont pas de consistance réelle. Il n’y a rien derrière. Les mots sont des objets trompeurs qui ne pourront jamais cerner l’essence intime de la réalité. Ils glissent sur la réalité, sur sa surface impréhensible, en vain, comme de l’huile roulant sur les contours d’une sphère parfaite sans jamais parvenir à l’accrocher. Je continue à opiner du chef en tentant de sourire. Oui. Marie a probablement raison. Quoi qu’elle dise. Marie a toujours raison. Elle éteint sa cigarette, m’arrache une bise en se levant, et disparaît par la porte d’entrée du restaurant qui se referme derrière le froissement de sa longue jupe, dans un tintement de grelots triste.

            Moi, je me lève à mon tour. Je règle la note. Et je vais me coucher.

 

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Les choses noires qui me poussent du corps deviennent de plus en plus difficiles à cacher. J’ai failli me faire surprendre cette après-midi, au travail. Je soupçonne Isnat, le chef de poste, de se douter de quelque chose. Cela fait plusieurs fois, à présent, qu’il me demande, avec insistance pourquoi je ne travaille pas les manches de ma blouse retroussées tandis que dehors, mais aussi dans l’usine, la température estivale dépasse les trente degrés. J’ai éludé la question à plusieurs reprises, en prétextant que je couvais un virus, une mauvaise grippe, ou autre chose. Il a accueilli ma justification d’une moue sceptique, de celle qui annonce clairement qu’on ne la lui fait pas, mais n’a pas jugé bon d’insister. 

            Il y a déjà eu au sein de l’usine des accidents de travail, conséquences d’une consommation de stupéfiants chez certains employés. Qui se piquaient. Pour tenir certaines cadences de travail. Ou pour s’aider à encaisser la vie. Je n’ai pour ma part qu’une phobie : qu’avec mon teint maladif et ma maigreur squelettique, Isnat imagine que je me drogue ; qu’il m’oblige sommairement à lever les manches de ma blouse pour examiner les plis de mes bras à la recherche de marques de piqûres. Qu’il voit les choses noires et infâmes qui me sortent du corps. Je peux presque déjà voir son visage se décomposer devant cette horreur qui défie la logique. Ce hochement de tête dubitatif, cette bouche entrouverte sur la plus totale stupéfaction, et ces yeux écarquillés macabrement braqués sur mes bras, sur ces choses noires, obscènes. La suite est beaucoup plus floue. Mais elle me conduit invariablement vers la même échéance : la perte de mon emploi. Et sans emploi, je ne suis plus rien.  

 

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            L’appétit s’en va avec le sommeil. Je pense être très sérieusement malade. Peut-être les choses noires qui me sortent du corps en sont-elles la cause. Je ne sais pas. Plusieurs jours par semaine, il m’arrive de sauter un voire deux repas dans la journée. Je n’ai plus goût aux aliments. Quant à mon sommeil… Les cauchemars qui semblaient m’avoir épargner depuis que je m’étais installé avec Marie, sont revenus à la charge, avec une vigueur renouvelée. Les souvenirs s’y mêlent, et je ne peux repousser ces marées poisseuses, qui engluent mes nuits, autant que je ne peux, au petit matin, laver ces pensées sales de ma mémoire…

            Mon père rentre de l’abattoir. Il n’a pas ôté son tablier. Son tablier blanc est sale, et tout aspergé de larges giclées de sang séché. Moi, je suis rentré de l’école depuis longtemps. Il doit être un peu plus de dix neuf heures. Mon père gravit les escaliers qui mènent à l’étage, là où je suis assis, devant mes devoirs, dans ma petite chambre aux volets déjà rabattus et dans laquelle l’été a fondu son étouffante chaleur. J’entends la lourde, la pesante foulée de mon père qui fait craquer les marches de bois de l’escalier. Je redoute à moitié sa venue. Car je ne sais pas à quelle sauce il va me manger. Je me concentre sur mes devoirs. Un exercice de français. J’ai toujours aimé le français. J’entends mon père s’arrêter devant le battant de ma porte. Le battement de mon cœur s’accélère. Je me force à respirer calmement, régulièrement. Je peux visualiser très précisément sa silhouette massive, aux larges épaules que le désespoir du deuil ne cesse d’affaisser au fil des jours. Et son crâne dégarni luisant de sueur. Et ses yeux pochés de cernes sombres, comme deux marques tristes et indélébiles incrustées sur sa face épaisse. Je peux voir aussi ses mains, aux paumes énormes, capables de distribuer les plus tendres caresses comme d’abattre les coups les plus impitoyables. Et son tablier, oui. Qu’il ne prend pas la peine d’enlever tout de suite lorsqu’il rentre, et qui pend sur son ventre rond comme un drapeau en berne, le vestige d’un passé mort et d’un avenir condamné, tous deux scellés par le noir du sang. La porte s’ouvre. Délicatement. Alors je sais que la correction ne sera pas pour ce soir. Je fais mine de demeurer absorbé dans ma lecture. J’entends papa qui entame quelques pas hésitants. Il se tient à présent derrière moi. Peut-être tend-il une main conciliante vers mon épaule. Je ne sais pas. Il fixe ma tête blonde sans prononcer un mot. J’ai l’habitude de ces longs silences. A quoi pense-t-il dans ces moments là ? Je me le suis longtemps demandé. Peut-être m’aime-t-il parce que je suis la dernière prise le rattachant à la vie ? Peut-être me maudit-il parce que j’incarne au contraire l’unique obstacle à sa volonté de rejoindre ma mère au ciel ? Je crois qu’il oscille entre ces deux états antinomiques. Entre ces deux émotions opposées. C’est pourquoi, parfois, il est obligé de décharger sa frustration. C’est pourquoi aussi il ne ménage pas les moments de tendresses. Je l’entends soupirer. A peine. Le souffle d’un homme vaincu. Puis il se retourne. Et redescend. La correction sera pour demain. Et ce sera un volcan de violence. Elle laissera sur mon corps des traces cuisantes que la chair résorbera, mais giflera mon esprit d’entailles que rien ne pourra effacer. Des marques que je conserverai jusqu’à ces présentes lignes, et au-delà, pareilles à des flambeaux brûlants-hurlants se consumant dans mon éternité.

           

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Il y a eu un accident à l’usine. Un accident mortel. Eric BARDIER – un ouvrier que je connais bien : il nous arrivait régulièrement de déjeuner ensemble au réfectoire, lorsque je mangeais encore – a chuté dans la broyeuse industrielle. Happé par les lames tournoyantes. Je me trouvais à quelques dizaines de mètres lorsque l’accident est survenu. Il arrive souvent, du fait de la vétusté des machineries, que certaines pièces de métal se coincent dans les pales de la broyeuse. La procédure de sécurité exige que l’on donne l’alerte sans délai et que l’on coupe momentanément les moteurs pour avoir accès au fond de la cuve et dégager la pièce récalcitrante. Mais cela engendre une incidence sur le taux de production journalier, qui s’en voit baissé en conséquence, et certains ouvriers, soucieux de conserver leurs quotas de fin du mois, n’hésitent pas à défier ces règles élémentaires de sécurité.

            C’est ce qu’a fait Eric ce matin.

            Je l’ai distinctement vu grimper sur l’échelle conduisant à la matrice de décortication. La pièce métallique qui obstruait la machine devait être à portée de main, j’imagine. Coincée au-dessus de la cuve et des lames de la broyeuse. Eric, arrivé au sommet de l’échelle, s’est penché dangereusement. Bras tendu. J’ai vu le drame survenir. Exactement comme si le rideau du présent s’était soulevé pour me dévoiler un pan de cet avenir impudique et redouté. Au moment où, en imagination, je voyais Eric trébucher et que je m’apprêtais à lui hurler une mise en garde, la réalité m’a rattrapé. Ce grand gaillard d’un mètre quatre vingt, père de deux enfants, cet ouvrier modèle, consciencieux et tout impliqué dans son travail, ce copain de tous les jours avec qui je ne partageais certes rien de plus que quelques mots convenus agrémentés de quelques maigres repas mais qui était apprécié de tous au sein de l’usine, a perdu l’équilibre. Je l’ai vu battre férocement des bras pour tenter, dans un effort désespéré, de rester accroché au câble de la vie. J’ai vu la noire-panique qui envahissait son visage lorsqu’il a compris ce qui était en train de lui arriver. Ce grand gouffre inévitable dans lequel tout le monde fini. J’ai vu la mort se plaquer sur sa face livide et s’imprimer tout au fond de ses yeux. Puis Eric a basculé en avant. Sans un cri. Le cri est venu après, avec une indécente demie seconde de décalage. Lorsque ses jambes, prises dans les pales rotatives et les lames crantées de la machine avide, se sont faites tronçonnées. Au milieu des cris inhumains, j’ai entendu le claquement sec que produisaient les os de ses jambes dont la solidité opposait une résistance au tronçonnement méthodique des pales. Le cri s’est poursuivi, interminable, seulement couvert par le « clang, clang, clang » à l’abjecte régularité des os durs contre l’acier. Moi, immobile, absent, je me suis surpris à souhaiter que ces hurlements cessent. Je les trouvais vulgaires, grossiers, et indécents, ces hurlements de bête. D’autres ouvriers ont accouru. Passant devant moi comme des flèches. Longues blouses bleues et sales agitées par la panique. L’un d’eux a gravi les barreaux de l’échelle quatre à quatre tandis qu’un second et un troisième, ayant tout de suite compris la gravité de la situation, se précipitaient sur les commandes des machines pour en suspendre le fonctionnement. Celui qui a escaladé l’échelle a plongé un regard en contrebas, vers le cœur de la cuve. Je suppose que ses yeux sont tombés sur Eric. Ou en tout cas, ce qu’il en restait. L’ouvrier est devenu blanc comme un linge. Il est descendu de l’échelle au ralenti, visiblement ébranlé. Lorsque ses semelles ont touché terre, il s’est retourné vers moi, m’a lancé un curieux regard en entrouvrant les lèvres pour prononcer quelque chose… Puis il s’est penché en avant, très souplement, et, mains appuyées sur ses genoux, a rendu l’intégralité de son repas dans une longue giclée de gerbe auburn accompagnée d’une violente éructation continue. Le flot de bile et de matière a peine digérée a sauvagement éclaboussé le revêtement glacé du sol de l’usine, et, de manière presque agréable, l’odeur de vomi s’est superposée à celle, toute fraîche, du sang d’Eric, entrelacs de fluides corporels épicés s’unissant pour réaliser un curieux contrepoint à l’odeur roide et froide et huileuses des machines alentours. J’ai pensé aux pales acérées déchiquetant mon collègue de travail. Son cri horrible continuait de sonner sous mon crâne. Par un réflexe que je ne saurais expliquer, j’ai effleuré du bout des mes doigts les choses noires sur mes bras, sous ma chemise. J’en ai éprouvé un frisson proche de l’excitation.

            Je suis retourné travailler sans un mot. Isnat est venu m’interroger dans le courant de la matinée et m’a dit qu’il faudra probablement que je vienne témoigner dans les jours à venir pour étayer la thèse de l’accident. J’ai accepté sans déplisser les lèvres.

            Je me souvenais de ma mère. De la mort de ma mère.

 

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            Je retourne dans mon assiette les différents aliments colorés qui s’y disputent. Un morceau de viande à peine entamé, quelques cuillères de légumes arrosés d’une sauce saumon au sein de laquelle une armée de minuscules poivres verts tout englués surnage… Je plante ma fourchette dans la chair tendre de la viande, un peu saignante, et j’embroche au passage quelques brocolis, et puis je porte le tout à ma bouche. J’hume l’odeur des mets. Pour essayer de me redonner l’appétit que je perds dramatiquement depuis plusieurs semaines maintenant. La chose devant mon nez sent principalement le poivre. A cause de la sauce qui la badigeonne. J’enfourne la cargaison dans ma gueule largement ouverte. Je prends tout mon temps pour mastiquer la nourriture. Je me force à tirer du plaisir de ce rituel somme toute banal et cependant essentiel. Chacun des mets écrasés par mes molaires, et enveloppé de ma salive corrosive, distillent à mes papilles gustatives des courants complémentaires, des goûts qui s’entrelacent pour ne se faire que mieux ressortir les uns les autres. Mais cela n’éveille rien en moi. Et à la place d’une esquisse de satisfaction bien justifiée, au lieu de ressentir les prémisses du rassasiement, agrément essentiel de l’existence, une image saugrenue et absurdement fonctionnelle de mon corps, de mon organisme, s’impose à ma raison et me sape toute volonté d’avaler : je me perçois comme une espèce de vulgaire cylindre creux et métallique, un tube assez large de diamètre, aux parois extérieures patinées, et pourvu d’un dispositif interne complexe qui broie et recrache les choses qu’on y fait glisser. J’y balance de la bouffe, de la flotte, toute sorte de trucs hétéroclites. Ça rentre par une extrémité, et ça jaillit par une autre… L’opération est purement mécanique, et bassement fonctionnelle. Je n’en tire aucun plaisir. Je ne suis là que pour ingurgiter du neuf et recracher de la merde. Et j’aurais beau fourrer autant d’ingrédients que je veux dans ce boyau insatiable, toujours la même quantité de merde sera évacuée… Le cycle est à la fois absurde et effrayant dans sa constance, dans son invulnérabilité.

Je recrache la lampé à moitié mastiquée dans mon assiette. C’est très moche. Parce que ça me ressemble : un magma grumeleux en état de transition. Un truc immonde recraché sur du propre. Broyé par l’action d’une mécanique qui lui échappe. Pas tout à fait neuf, et pas tout à fait merde. Juste entre les deux. En équilibre.

Je repousse mon assiette. Je bois de longues gorgées d’eau fraîche à mon verre. Une question me traverse l’esprit : jusqu’à combien de kilos vais-je pouvoir descendre ? Existe-t-il un seuil de tolérance ? Une limite critique imposée au-delà de laquelle le corps, sourd d’énergie, ne peut plus se mouvoir, ne peut plus s’actionner ? Mon corps ressemble de plus en plus à un cadavre. Et c’est sans compter sur ces choses noires qui me transpercent un peu partout…

Je crois que je n’ai jamais autant mérité le surnom de monstre… 

 

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Dilemme cornélien. Dans quatre jours exactement a été programmée une inspection de l’usine. Tout le matériel, à chacun des étages, sera passé au crible par l’équipe de maintenance, et vérification. Les employés bénéficieront du même traitement. Adossés en rang, contre le mur extérieur. Tenue obligatoire : blouse d’été. Manches courtes. Bras dénudés. Laissant apparaître ces scléroses immondes et innommables qui bourgeonnent sur mon corps. Je suis perdu. Echec et mat. J’ai beau retourner le problème dans ma tête, je ne vois pas de solution… Poser un arrêt maladie ne fera que confirmer les soupçons de mon chef de poste. Dès mon retour, j’aurai le droit à un dépistage narco en bonne et due forme… De toutes manières, cela ne pouvait pas continuer indéfiniment… Il fallait qu’un jour, ça craque. Et moi, pathétique, qui tente de rafistoler les morceaux branlants de cette existence fuyante à coup puéril de ruban adhésif. Je ne fais que repousser l’échéance. Et maintenant, je dois aviser. Faire face. Prendre une décision.

Je me dirige d’un pas pesant en direction de la salle de bain. Il fait très chaud dans mon appartement. La ventilation, défectueuse, ne renouvelle pas l’air moite qui stagne au-dessus des choses, sur mes épaules, comme une chape humide. Je transpire abondamment sous mes vêtements. En quelques pas, je me retrouve dans la salle de bain. J’allume l’éclairage. Je m’observe. Le regard vide. Deux pupilles sans fond. Les cheveux mal peignés. Le teint hâve, maladif, cadavérique. Je me déshabille. Ma chemise, mon jean. J’observe mon reflet dans la large glace murale. Je suis tout empli d’une inexprimable réticence à mesure que mes yeux glissent sur ce reflet.

Les choses noires ont pris possession de tout mon corps. Là, sous mon bras. Une bosse noire, bien visible, bien réelle, excroissance monstrueuse sortie de je ne sais quelle sombre recoin. Et là, juste au dessus de mon sein droit. Une forme aiguisée et noire jaillissant comme un pique. Tout mon corps est percé de ces renflements, des ces tumeurs grotesques. Je les tâte avec dégoût. Ils sont durs comme du fer sous la pulpe souple de mes doigts…

Je me rhabille dans la hâte, pressé de dissimuler à mon regard l’horreur que je suis en train de devenir. J’essaye de me convaincre que ce reflet n’est pas le mien. J’essaye de me persuader que tout ceci n’est que le fruit de mon imagination saturée par le manque de sommeil et de nourriture, par le déséquilibre d’une vie tournant en roue libre depuis des semaines, des mois, des années. Mais rien n’y fait. Et tout au fond de la sombre caverne de mon esprit, une petite voix stridente, me crie : machine tu es née, machine tu deviendra.

 

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— On ne peut plus vivre comme ça.

Marie, l’amour de ma vie, me dévisage, la figure défaite. Nous venons d’essuyer une  furieuse engueulade qui vient de culminer dans une apothéose d’injures et de vaisselles brisées. Il y a du verre éclaté partout, sur le carrelage blanc de la petite cuisine de notre appartement. Plein de petits tessons acérés. Le feu qui gronde entre Marie et moi continue de palpiter. Je saigne. Je marche pieds nus dans l’appartement, et un bout de verre a dû se ficher dans la plante de mon pied. La douleur a quelque chose d’agréable. Un repère sûr au milieu de cette fureur, de ce chaos, de cette confusion, de ce tourbillon d’émotions pleines de virulence. J’ai mal, mais je reste cependant debout. Jamais je n’ai autant éprouvé ce sentiment béant de fatigue et de lassitude qu’en cet instant précis. Je n’ai plus la force de rattraper notre couple. La rupture est imminente et je sais qu’elle agira sur moi comme une fracture brutale, une césure définitive. Qu’elle sera à même de provoquer une espèce d’effondrement intérieur. Un terme anglais évoque plus terriblement cette notion : « collapse ». Mais je ne peux rien y faire. J’ai l’impression d’être un acteur passif qui assiste à sa propre mort. Ce qui a toujours été le cas, en réalité.

— Tu saigne, me dit Marie. 

Son visage perd un moment de sa rubiconde colère au vue du sang qui s’écoule de sous mon pied, pour se parer d’une virgule d’inquiétude. Mais Marie s’emporte rapidement de nouveau face au silence que je lui oppose.

— Tu saignes ! Hurle-t-elle, hystérique.

Je plonge dans son regard. Je me fonds dans ses yeux bleus. J’y lis un insaisissable mélange de fureur et de tristesse. Cela me donne le vertige.

 J’essaye d’articuler un mot. Mais rien ne sort.

— Tu saignes !!! Et tu ne dis rien !!! Pourquoi tu ne dis jamais rien ? Hurle-t-elle de plus belle. Pourquoi tu ne fais jamais rien ?!! Qui es-tu réellement ? Te connais-tu seulement ? M’aimes-tu seulement ?

Elle plonge son visage dans ses mains, et éclate en sanglots.

— Et je t’aime. Et pourtant je t’aime. Murmure-t-elle précipitamment.

Je guette une réaction au fond de mon cœur. Je devrais être touché par ce dernier aveu. Une vérité dont je n’ai jamais doutée.  Et qui devrait logiquement me faire avancer vers elle. Je devrais être ébranlé au plus profond de moi-même par les phrases assassines mais pourtant lourdes de vérité qu’elle vient de me lancer au visage. Mais non. Je suis toujours aussi vide. Rien à l’intérieur. C’est terrible. Car je ne ressens rien. Pas d’amour. Pas de compassion. Aucun mouvement. Aucun élan. Je suis semblable à un bloc de matière vide. Pourquoi ?

Marie relève son visage. La résolution se grave sur ses traits. Regard d’acier sur joues ensanglotées.

— Tu me fais trop souffrir, Machis. Je ne te comprends pas. Et je ne te comprendrai jamais. Tu sais, je crois que tu as un grave problème. Un grave problème avec toi-même. Je l’ai senti dès le début. Mais j’étais alors pleine de naïveté. Je me berçais de faux espoirs, d’illusions…

Marie se mord la lèvre inférieure. Un réflexe que j’ai appris, au cours de notre vie commune, à adorer. Tendre signe physique de sa fragilité féminine.

— Je pensais que je pourrais t’aider à surmonter cela. Reprend-elle. La chose que tu portes en toi. Toute cette noirceur… Mon Dieu que j’ai pu être sotte…

Elle contracte ses mâchoires comme pour affermir sa résolution :

— C’est fini, Machis. C’est bel et bien fini entre nous deux. Je vais rassembler mes affaires, les foutre dans une valise, et je vais partir. Je vais te quitter Machis – elle a durement appuyé chacun de ces mots, comme si elle voulait me les enfoncer dans le crâne à coup de maillet – Tu entends ? Je vais te laisser seul. Seul avec toi-même. Et lorsque j’aurai passé le pas de cette porte – elle tend un index rigoureusement rectiligne vers la porte d’entrée de l’appartement – tu ne me reverras jamais plus.

Elle me lance un ultime regard. Elle attend que je dise quelque chose. Un mot, une phrase qui sauvera peut-être notre couple. Une main que je lui tendrais pour la retenir. Et je me rapprocherais d’elle, boitillant, continuant de perdre mon sang comme un grand blessé de guerre ridicule, et je la prendrais dans mes bras, et elle fonderait de nouveau en larmes, et elle se blottirait au creux de mon épaule, mouillant de ses larmes chaudes le tissu froissé de ma chemise, et je la consolerais en lui baisant affectueusement le front et les cheveux et en lui déversant mon amour au creux de l’oreille et en la berçant comme un petit enfant, avec autant de tendresse que ne le permettra jamais mon cœur asséché. Je la remplirais à nouveau d’un puissant courant d’amour, et peut-être, oui, peut-être que notre couple, passé cette tornade, passé ce séisme émotionnel qui la secoue elle et me laisse de marbre moi, passé cela, peut-être que notre couple aura surmonter le plus dur et repartira consolidé, affermi dans un terreau d’amour nettoyés de ses plus dangereuses scories. Peut-être que nous serons plus soudés l’un à l’autre. Prêts à affronter les coups de la vie à venir.

Mais je ne fais rien. Je continue de la fixer, prisonnier de mon propre silence, calfeutré dans mon indolence. Je remarque alors la machine à café en marche, sur notre lave-vaisselle, juste sous la fenêtre de la cuisine, qui coule bruyamment son huile noirâtre dans le broc en verre gradué en laissant échapper de terribles gargouillis qui, au milieu de la tension dramatique de la scène, possèdent un caractère fondamentalement déplacé.

— Au revoir, Machis.

Marie a assez attendu. Elle passe devant moi, s’essuyant subrepticement les larmes qui roulent sur ses joues. Une soudaine poussée de colère, aussi cuisante qu’inattendue, me submerge. Pourquoi me fait-elle autant de mal ? Pourquoi complique-t-elle toujours les choses ? Pourquoi ne peut-elle m’accepter pour ce que je suis ? Ce n’est pas moi qui ai un problème, mais c’est elle ! J’ai soudain envie de l’attraper par le bras et d’abattre sur elle toute ma rage, de démolir ce corps fragile que j’ai tant de fois amoureusement serré. Je rejouerais ainsi une ancienne litanie familiale. Peut-être que les mots que je ne parviens pas à sortir se doivent d’être remplacés par des actes. La violence exprime certainement la vérité avec bien plus d’impact que n’importe quel mot trompeur…

Mais je laisse Marie quitter la cuisine. Je l’entends se rendre dans notre chambre. Et vider précipitamment son armoire, et ses tiroirs, et fourguer ses robes, ses jupes parfumées, ses chemisiers légers, ses sous-vêtements transparents que j’ai tant de fois fait glisser sur sa peau blanche, dans le ventre rond de sa valise ouverte-écartelée sur le lit. Elle la referme. Un claquement sec qui a quelque chose de définitif. Le point final du roman de notre relation. Elle la soulève en poussant un gémissement. Elle s’avance vers la porte d’entrée. Je me tiens toujours debout, immobile, dans la cuisine, face à la machine à café. Je lui tourne le dos. Elle doit me fixer. Fixer ma tête blonde. Comme mon papa avant elle, dans ma chambre, il y a de cela des années. La porte d’entrée s’ouvre. Marie saisit une clef au trousseau. Puis, sans un mot supplémentaire, et dans un dernier souffle, claque violemment la porte de notre appartement.

Le silence tombe comme un drap léger sur un cadavre.

Et alors je comprends. Ce vide effrayant que je porte en moi, et qui se contamine aux choses extérieures qui m’environnent vient de me briser définitivement. Je comprends que tout vient de basculer. Et qu’un mot suffit à résumer la transition brutale qui vient de s’opérer dans mon existence.

Ce n’est plus notre appartement.

C’est mon appartement.  

            Quelques jours plus tard, les choses noires commencent à affleurer sous ma peau.

 

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Publié dans Nouvelles

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