Kinder Toten Lieder
A noter que le titre de cette nouvelle fait référence à une œuvre du grand Gustav Malher : une suite de Lieder éponyme composée en 1901.
Les enfants sur la pelouse du parc. La blancheur de leur corps nu effleurée par les rayons du soleil. Et le vent qui se prend dans les ramures rachitiques des arbres effeuillés. Les enfants, petits pieds enfoncés dans l’herbe, ont le regard unanimement dirigé vers un point. Un homme. Un vieil homme. Il se tient face à eux, bien droit en dépit de son âge. Une barbe grisonnante lui dévore le bas du visage. Sa bouche se résume à deux fines lignes esquissées dans sa chair. Des rides parcheminent sa face, et ses yeux, aux orbites creuses, aux cavités évidées, sont semblables à deux puits obscènes qui fixent le néant. Le vieil homme tient dans sa main droite, fermement serré entre son pouce et son index, un objet métallique de petite taille dont la surface patinée arrache au soleil de miséreux éclats.
— Rangez-vous les enfants…
Sa voix, un murmure rauque, comme quelque chose émergeant d’obscures et lointaines profondeurs que l’esprit pourrait se perdre à contempler.
Sur ordre du vieil homme, les enfants, nus et frissonnant, se rassemblent, s’organisent, en rangs serrés, pour former un vaste carré parfaitement géométrique.
Combien sont-ils ?
Difficile à dire. Cinq cent. Peut-être mille…
Tous très jeunes. Tous très maigres. D’une maigreur famélique. Sous la peau have de leur poitrine, les os des côtes, rectilignes, saillent nettement. Et des frissons inextinguibles galopent sur leur chair en hérissant les rares poils de leur épiderme.
Dans leur main droite, un objet brillant, similaire à celui du vieil homme.
— Très bien. Nous allons commencer.
Le vent redouble d’ardeur. Dans le ciel gris limaille, son souffle glaciale colporte des conglomérats de masses nuageuses qui s’écroulent en suintant sur les franges brisées de l’horizon. Quelques maisons aveugles et éventrées, vautrées dans la boue d’un terrain gorgé d’eau, seules ponctuent le vaste champ qui s’étend à perte de vue, au-delà de la pelouse et du mur des arbres rabougris, racornis comme autant de cadavres calcinés.
Le vieil homme déplie son bras gauche dénudé. Il tend son bras à l’horizontal, paume vers le ciel, et resserre son poing.
— Allez-y les enfants.
Dans un même mouvement, les enfants l’imitent.
Le vent tait alors ses rafales. Et le temps suspend son balancier. Un silence pesant, aussi intense qu’un mur de cris, s’abat sur la scène. Les rayons du soleil, momentanément occultés par quelques excroissances nuageuses, crèvent à nouveau le ciel pour venir se déverser en flaques écarlates sur un village tout proche, où tout n’est plus que ruines.
Le vieil homme, quant à lui, a levé vers le ciel son bras serrant l’objet billant, comme s’il s’apprêtait à livrer offrande à quelques crépusculaires divinités. Les enfants, comme un seul être, répondent à son mouvement, et leur main levée se pare de mille éclats.
Saluts de lumière adressés aux cieux sourds.
Le vieil homme vient délicatement poser l’objet sur la base de son poignet. En le comprimant. Contre sa chair. Les fines veinules qui courent sous la surface de sa peau se gonflent sous la pression.
— Pressez bien fort, les enfants.
Et les enfants de l’imiter.
— Puis, faites glisser fermement.
Le vieil homme s’exécute. La lame du rasoir fend sa chair, taillade son poignet, tranchant net la peau et le réseau de fines veines qu’elle recouvre. Immédiatement, le sang jaillit, franc, chaud, écarlate.
Face à lui, les centaines d’enfants s'exécutent.
Glissement fluide des lames aiguisées sur les petits poignets juvéniles.
La chair diaphane et tranchée, qui s’ouvre, et le sang libéré, qui s’échappe des corps avec une sorte de jaillissement furieux.
Les bras tailladés retombent le long des corps. Le sang s’égoutte implacablement, coulant le long des paumes, coulant sur les doigts, puis s’arrachant au corps pour perler sur la pelouse. Bientôt, aux pieds des enfants immobiles, de petites flaques purpurines, sans cesse grandissantes, tapissent le velours de l’herbe. Le soleil, comme en manque de chaleur, comme en manque de vie, vient darder ses rayons avides sur ce précieux fluide, et les petites flaques s’allument alors de reflets argentés qui transforment la pelouse, l’espace d’un court instant, en un champ de bourgeonnements irisés. Les enfants, toujours silencieux, réfrénant les frissons de la mort à venir, attendent, stoïques, que le sang les quitte.
Déjà, quelques petits corps, les plus malingres, les plus fragiles, vacillent sur leur base, comme autant de petites statues de marbre à la frêle assise. Un corps s’affaisse, mollement, tout en retenu, avec une curieuse grâce, comme soucieux de préserver la tranquillité mortuaire de ses pairs. Son visage, blanc comme l’aile d’un ange, s’en va tomber dans le petit lac de son propre sang. La texture liquide moitit sa joue en imprégnant sa blonde chevelure. Ses paupières palpitent, son petit corps est pris d’une crise de spasmes qui agitent ses membres de tressaillements inextinguibles. Ses doigts se crispent, comme des griffes. Son regard se tourne vers le ciel. Plongeant dans le plafond nuageux couleur de plomb. Cherchant peut-être à percer l’épaisse texture ténébreuse qui cache à sa vue l’existence d’un dieu agonisant, comme lui. Puis, naturellement, la vie recule dans son regard. Le souffle de sa respiration, qui forme de petits nuages de condensation au sortir de ses lèvres bleuies, se fait plus lent, ses soupirs s’accordant au débit affaibli de son sang.
Puis il ne bouge plus.
Sa bouche entrouverte laisse apparaître la blancheur de ses petites dents et l’incarnat de sa langue qui jamais plus ne goûtera les plaisirs de la vie.
D’autres enfants s’écroulent, tour à tour. Comme autant de petits danseurs se livrant, avec la plus stricte docilité, à la chorégraphie d’un ballet incongru.
Ici, un petit a par réflexe tenté de se rattraper dans sa chute à son jeune camarade encore debout devant lui. Mais l’autre l’a repoussé d’un roulement d’épaule. Le sang du petit a badigeonné le bas du dos immaculé de son camarde d’une large éclaboussure ensanglantée qui a griffé sur la peau comme un hurlement silencieux.
Là, un petit rouquin a laissé échapper un cri étouffé qui est venu troubler le silence. Un instant. Avant que le silence ne se referme.
Et un à un, les enfants sombrent.
Dans le ciel, une masse mouvante se déplace à vive allure, voilant un pan de nuages : il s’agit d’une nuée compacte de corbeaux. L’évolution de leur vol ordonné forme des motifs étranges que l’imagination pourrait habiller de réel : le rictus d’un homme, la lame d’une grande faux, les contours d’une flamme… La masse palpitante de ces centaines d’ailes noires se disperse brusquement pour venir se poser sur les branches des arbres entourant la pelouse. La pupille mobile de leur regard se fixe sur le champ d’enfants fauchés.
Aux premières loges.
Le temps passe, donnant l’impression de s’étirer à l’infini.
Et bientôt, du large carré vivant de petits enfants ne reste plus qu’un amas de petits corps déjà roides, qui se chevauchent. N'était tout ce sang en dessous d’eux, on pourrait presque croire qu’ils sont simplement endormis. Accolés les uns aux autres pour se partager un peu de cette chaleur que le monde extérieur semble leur refuser…
Seul le vieil homme demeure debout. Il y a pourtant longtemps que sa vieille carcasse a épuisé tout le sang qui le maintenait en vie… Néanmoins, il campe toujours sur ses deux jambes. Vivant ? On ne saurait dire. La cavité de ses yeux vides semble embrasser la pelouse. Son visage reste de marbre. Impassible. Et sa voix n'est qu'un murmure, comme le prolongement du souffle du vent :
— Il y en aura d’autres.
Sur leur perchoir, les corbeaux se renvoient un concert de croassements.
Et alors, le vent redouble de vivacité. En se prenant dans les ramures tortueuses des arbres cadavéreux, il entonne un chant lugubre, parfaite complainte à la douleur blanche de la scène : Le chant des enfants morts…
Un froissement d’ailes. Les corbeaux se dispersent en nouvelles nuées.